KRiMOPHONiK : « j’ai toujours eu cette attirance pour la crasse, pour le son psychédélique, étrange, qui sort de l’ordinaire. »
Originaire de Corse et désormais installé à Montpellier, Krimophonik s’est imposé comme l’un des beatmakers les plus singuliers de l’underground français. Digger compulsif, adepte du hardware et de la MPC, il façonne des productions sombres, brutes et souvent psychédéliques pour des artistes comme Hemo, Sameer Ahmad, Cham Rapper, Joe Lucazzi ou encore Takis RT.
Entre racines corses, obsession du sample, collaborations transatlantiques et refus des compromis, Krimophonik nous ouvre les portes de son laboratoire.
Interview : Claude San EisZ
Photos : Rodrigo Van Peteghem
iHH™ : Krimophonik, ça sonne presque comme une pathologie ou une obsession pour l’acoustique. C’était quoi l’idée de départ derrière ce blaze ?
KRiMOPHONiK : À la base, ce blaze n’a rien à voir avec la musique. C’est un pseudonyme qu’un ancien de mon entourage m’a donné en Corse. Il m’appelait Krimo, tout simplement, parce que je jouais avant-centre au club de foot. Krimo, c’était aussi Abdelkrim Merry, dit Krimau, ancien international marocain et finaliste de la Coupe de l’UEFA avec Bastia. Le surnom est resté. Pour en revenir à cette histoire de pathologie, avec le temps, je peux effectivement dire que quand je suis en mode Krimo : ma maladie, c’est de digger non-stop. Finalement, le blaze a trouvé son sens dans la musique, même si ce n’était pas du tout l’idée de départ.
iHH™ : Tu as grandi en Corse avant de t’installer à Montpellier. Est-ce que cet isolement a influencé ta manière de faire de la musique ?
KRiMOPHONiK : Le fait d’avoir grandi en Corse, un peu à l’écart, a forcément contribué à faire le bonhomme que je suis aujourd’hui. J’ai toujours eu ce côté sombre, indépendant et solitaire. Assez jeune, j’avais cette tendance à être autonome, à aller chercher les choses par moi-même. Dans les années 90, en province, l’accès au rap n’était pas le même qu’aujourd’hui. Je faisais pas mal de skate. On découvrait le hip-hop à travers des VHS comme “411“. J’ai aussi eu ma période basket. C’était pareil avec les cassettes audio “And1“. Au village, on captait seulement Fun Radio et quelques radios locales. Skyrock n’était disponible que sur Ajaccio. Ne pas avoir accès à ces pseudo-radios m’a poussé à digger énormément. À découvrir les classiques par moi-même, ou grâce à des potes. Je pense à mes frères Itak et Jonas. Ils étaient très rap français à l’époque. Ils m’ont fait découvrir pas mal de choses. Le titre de Al et Duke : « Les lions vivent dans la brousse » de sur la compilation « Opération Freestyle » de Cut Killer [1998 chez Small/Sony – NDLR] résume parfaitement ce qu’était le hip-hop en province dans ces années-là. Surtout en Corse ! Pour cette culture, c’était vraiment le trou du cul du monde. Après, j’ai toujours eu ce côté sombre. Mais je ne fais pas uniquement ça. Je peux faire des beats plus solaires, plus soul, plus funky. J’adore aussi en créer. Mais, j’ai toujours eu cette attirance pour la crasse, pour le son psychédélique, étrange, qui sort de l’ordinaire. Cette obligation d’aller chercher les choses par moi-même a définitivement forgé ma manière de créer.

iHH™ : Justement, tu parles de cette nécessité d’aller chercher les choses par toi-même. Est-ce que c’est ça qui te retient viscéralement attaché au workflow de la MPC dans un milieu où le tout-numérique domine ?
KRiMOPHONiK : Exactement. Cette démarche, je l’ai retrouvée dans mon apprentissage de la musique. Quand j’ai commencé, je ne cherchais pas à connaître la source d’un sample. Je cherchais surtout à décomposer le son. Je me disais : « OK, là il y a un échantillon, une basse, la batterie bouge comme ça. ». Plus tard, j’ai capté que j’analysais des structures : comment construire un morceau, découper un sample, faire vivre une boucle. J’ai acheté ma première MPC, une 500, en 2007. J’ai appris seul avec le manuel en anglais. La découpe se faisait à l’oreille, de façon très empirique. Comme j’aime connaître mes machines sur le bout des doigts, j’ai poussé le truc à fond. Il n’y avait pas les tutos YouTube comme aujourd’hui. Plus tard, je suis passé à la MPC 2500. C’est là que j’ai vraiment compris mon attirance pour la MPC. J’ai testé FL Studio, Ableton, Reason, Cubase… mais j’avais besoin de toucher la matière. De mettre les mains dans le cambouis. Ce n’est pas qu’une question de grain : c’est une philosophie de construction. J’ai besoin de cette interaction physique.
iHH™ : Cette approche très physique se ressent dans tes productions. Quand tu digges, tu cherches quoi exactement ? Une boucle ou une ambiance ?
KRiMOPHONiK : Cette façon de construire explique la place existentielle du digging dans mon processus. Je ne me force jamais à faire de la musique. Je passe 90 % de mon temps à digger et 10 % à faire des beats. Mes sessions de création dépassent rarement 30 minutes. Je suis comme un graffeur vandale qui doit tout défoncer dans un court laps de temps. Il faut que ça sorte vite, sans trop réfléchir. C’est là que je trouve la magie. L’étincelle du premier jet est primordiale. Quand une matière m’accroche, je pars de là. Je suis très attiré par les ambiances minimalistes, parfois froides. Je ne cherche pas une boucle pour « faire un son ». Je cherche une sensation, une atmosphère. Quand je bosse avec un MC, j’essaie de capter son âme artistique. Il me faut comprendre qui j’ai en face pour que le projet soit vivant, pas juste une récitation posée sur une instru. Pour la vie, rien ne bat l’échantillonnage. Le sample a une chaleur inégalable face aux instruments virtuels.

iHH™ : C’est cette chaleur brute qui fait qu’on te colle l’étiquette « Boom-Bap ». Tu la revendiques ?
KRiMOPHONiK : Le terme « Boom-Bap » veut un peu tout et rien dire. Je fais du rap. Quand cette culture est arrivée en France, l’idée c’était de respecter ses codes au maximum. C’est vrai que mon rap est assez orthodoxe. Mais c’est exactement ce que je recherche : tailler une matière brute, sans chercher à réinventer la roue à tout prix. Ma source d’inspiration est outre-Atlantique, mais j’y rajoute mes propres épices. C’est ce mélange qui donne ma couleur. Regarde ce qui se passe aujourd’hui : le Boom-Bap est loin d’être mort. Des mecs comme The Alchemist ou Conductor Williams produisent pour les plus grosses têtes d’affiche, y compris Drake.
iHH™ : En parlant d’école exigeante, Buddah Kriss de Just Music Beats me disait récemment que vous vous étiez rencontrés au lycée. Il te cite spontanément parmi les beatmakers qui imposent le respect. Quel regard portes-tu sur votre évolution ?
KRiMOPHONiK : Oui, on se connaît depuis le lycée, sur Bastia. On skatait dans des bandes différentes ; on se croisait sur les spots. Petit à petit, on a partagé notre passion pour le hip-hop. Kriss a une culture monstrueuse. C’est grâce à lui que j’ai découvert énormément de MCs new-yorkais : C.N.N, Tragedy Khadafi, le son de Queensbridge, Brooklyn, Philly, ou des gars comme Beanie Sigel. Il faisait tourner ses CDs. Il m’a ouvert les yeux sur plein de trucs. On s’est un peu perdus de vue quand chacun a fait sa vie. Mais avec le temps et la musique, le lien n’a jamais bougé. Aujourd’hui, le duo Just Music Beats, que ce soit Kriss ou Oliver, n’a plus rien à prouver. Ils font ce qui se fait de mieux en France en termes de production. Pour moi, ils sont au sommet.
iHH™ : Avec Hemo, la connexion a donné plusieurs projets marquants, notamment Ballade métallique et Cheval 2.3. Comment cette relation s’est-elle construite ?
KRiMOPHONiK : Avant ma rencontre avec Hemo, je n’avais rien sorti depuis trois ans. Je diggais sans jamais allumer la machine. Puis le Covid est arrivé ; je m’y suis remis violemment. Un jour, je tombe sur des clips de Hemo « FFF » et « Cornemuse » ; c’est un choc. J’avais l’impression d’écouter le niveau US, mais en français. Ça m’a percuté ! On a commencé à discuter. C’est allé très vite. Je reviens sur cette notion de « capter l’âme artistique ». On est sur la même longueur d’onde musicalement, mais surtout humainement. C’est le MC avec qui j’ai le plus expérimenté : des beats psychédéliques, en tierce, en six mesures et demie… Il a toujours plié la rythmique haut la main.
iHH™ : On retrouve cette même alchimie avec Takis RT sur « Le secret le mieux gardé » et « Voyage sans fin ». Qu’est-ce qui t’a accroché chez elle ?
KRiMOPHONiK : Avec Takis, le scénario est similaire. J’ai écouté un de ses sons sur les réseaux. Cela m’a tout de suite parlé. On a enchaîné à une vitesse folle. Cette année, nous avons déjà sorti deux EP. Un troisième est prévu pour la fin d’année ou début 2027. Ce que j’adore chez elle : sa prise de risque. Elle ne reste jamais sur ses acquis. Elle va toujours chercher à te surprendre, à attaquer le beat là où tu ne l’attends pas. Parfois, son placement me décontenance à la première écoute. Puis, à la troisième, je me dis : « Waouh ! elle est trop forte. ».
iHH™ : Sameer Ahmad, Sous Marin, Ockney, Joe Lucazzi, Cham Rapper, Tedax Max… Tu travailles avec des MCs aux flows très différents. Est-ce que tu adaptes tes productions à leur manière de rapper ?
KRiMOPHONiK : Je n’adapte jamais rien à rien. Les MCs avec qui je bosse marchent au coup de cœur. S’ils choisissent une instru, c’est à eux de surfer la vague et de dompter l’animal. Généralement, on partage les mêmes sources d’inspiration, ça aide à parler le même langage. Si, un mec me demande de bouger une caisse claire ou de tourner l’échantillon pour l’arranger, c’est un tue-l’amour absolu. Ça flingue mon processus de création. Quand tu as un coup de cœur pour un beat, tu dois trouver la faille pour rentrer dedans, le maîtriser et te l’approprier. C’est là que la magie opère.
iHH™ : Justement, un MC t’a déjà surpris au point de complètement changer la manière dont tu entendais l’un de tes beats ?
KRiMOPHONiK : Forcément ! Avec autant de personnalités, tu as des surprises. Rarement dans le mauvais sens. La majorité du temps, je prends une claque et je me dis : « Waouh ! ». Ça m’oblige à réécouter plusieurs fois. Si, à la cinquième écoute, tu captes le délire et que tu valides, c’est que c’est très fort. Après, parfois, ça ne matche pas. J’ai du mal à demander à un MC de réécrire, parce que je détesterais qu’on me demande de refaire mon beat. En revanche, si l’instru est vraiment « souillée », je préfère jeter et recommencer un morceau à zéro plutôt que de sortir un truc moyennasse.

iHH™ : Pendant le Covid, ta musique a également traversé l’Atlantique, notamment avec Kadeem, de Boston, sur l’EP « En•gage•ments ». Comment cette connexion s’est-elle faite ?
KRiMOPHONiK : Pendant le Covid, les artistes étaient beaucoup plus ouverts et disponibles pour découvrir de nouvelles choses. Je postais des micro-vidéos de mes beats sur mes réseaux. Des cainris ont commencé à me contacter. Avec certains, ça l’a fait, avec d’autres non. De fil en aiguille, c’est devenu l’EP « En•gage•ments ». Je bosse avec pas mal d’Américains. C’est toujours le feeling musical qui prime. Évidemment, bosser avec des têtes d’affiche demanderait des moyens que je n’ai pas. Je suis très cartésien. Je suis un beatmaker du dimanche. Ça me va très bien. Si une grosse opportunité se présente, je la saisirai avec plaisir. Mais je ne force rien : c’est la musique qui doit faire le lien, sans aucune fausse démagogie.
iHH™ : Tu privilégies les EPs et l’indépendance. C’est une volonté de préserver ta liberté ?
KRiMOPHONiK : L’industrie musicale française n’en a strictement rien à foutre de notre couleur artistique. C’est même l’extrême opposé de ce qu’ils cherchent. La seule solution, c’est de tout gérer de A à Z : les prods, les séances studio, le mix, le mastering, la promo, l’artwork, la distribution… C’est le prix de la liberté. L’objectif, c’est de n’avoir de comptes à rendre à personne. Faire les choses à notre échelle, c’est d’autant plus gratifiant. L’essentiel reste de faire de la bonne musique, une musique qui traverse le temps.
iHH™ : Dans un paysage saturé de sorties et de plateformes, comment faire pour conserver une identité ?
KRiMOPHONiK : On est une niche dans la niche. Le but n’est pas d’exploser les compteurs d’écoutes. Je cherche des auditeurs fidèles, des gens qui comprennent et achètent vraiment la musique. Je préfère un mec qui m’écoute dix fois et achète mon vinyle, plutôt que dix gars qui m’écoutent une fois par hasard avant de zapper sur l’opposé de ce que je fais. Dans ce rap, le public est investi. Des trentenaires ou quarantenaires sont prêts à mettre 40 balles dans un disque parce qu’ils aiment l’objet et la démarche. C’est un peu comme une épicerie fine : tu ne vends pas à tout le monde, tu proposes de la qualité à des connaisseurs qui reviendront. Si ma musique touche plus de monde, je ne cracherai pas dans la soupe. Mais ce n’est pas l’obsession. Le meilleur moyen de se démarquer reste bateau : faire de la très bonne musique.

iHH™ : Outre la MPC, si tu devais sauver une seule bécane ou un seul plugin dans ton studio, ce serait lequel ?
KRiMOPHONiK : Ah, très dur. Je resterai toujours sur du hardware. À une époque, j’avais un Ensoniq EPS-16 Plus. J’y retournerais avec un immense plaisir. Il avait une chaleur et un grain que je n’ai jamais retrouvés ailleurs. Si je ne devais en sauver qu’une, ce serait l’EPS-16 Plus.
iHH™ : Un sample ou un breakbeat ultime que tu aurais rêvé de trouver en premier ?
KRiMOPHONiK : La batterie de « Billie Jean », clairement. Incroyable ! Pour le sample, « Ten et Tiwa » d’Alain Goraguer, sur la B.O. de « La Planète sauvage ». C’est deux mondes opposés, mais je m’y retrouve totalement. D’un côté, une batterie hyper efficace qui te prend aux tripes. De l’autre, une boucle étrange, planante, presque dérangeante. C’est ça ma musique : l’efficacité brute d’un gros break, mélangée à la bizarrerie d’un sample qui te fait voyager.
iHH™ : Si tu pouvais enfermer un MC, mort ou vivant, français ou américain, dans ton laboratoire pour enregistrer un EP, qui choisirais-tu ?
KRiMOPHONiK : Pour les disparus : Prodigy de Mobb Deep, repose en paix ! Sa voix et sa présence m’ont marqué à vie. J’aurais tué pour voir comment il se serait approprié mes prods. Son côté expérimental, sombre et introspectif collait parfaitement à l’univers que je développe. Pour les vivants : Roc Marciano, sans hésiter ! J’adore son minimalisme, son écriture, et sa façon de laisser respirer la track. Il a popularisé cette approche drumless, même si RZA le faisait déjà. J’aime ces productions dépouillées où le sample et la voix prennent toute la place. C’est le profil exact avec qui j’aimerais me confronter en studio.
iHH™ : Un conseil brut pour un gamin qui vient de s’acheter sa première machine ?
KRiMOPHONiK : La machine, c’est bien. Ce que tu en fais, c’est mieux ! Apprends, patiente, coupe, découpe, ralentis, accélère, cale, séquence, écoute. Expérimente, recommence. Cherche ta propre patte et n’essaie pas de copier les autres. Si ça sonne bien à ton oreille, c’est que c’est bon. Fais confiance à ton oreille, c’est elle la patronne.

Merci au KAKO RECORDS STORE (16, rue Roger Brun • 13006 Marseille) pour nous avoir accueillis pour le shooting !



