Rencontre avec ANDREW, fondateur du label ANDREW FUNK’B RECORDS, inlassable artisan de précieuses connexions entre les scènes rap européennes et internationales.
Entre la Pologne, Paris et Berlin, Andrew incarne une génération nourrie par la culture hip-hop des années 90. D’abord passionné de graffiti et de breakdance avant de devenir DJ puis producteur, il a construit des ponts entre les scènes rap européennes tout en collaborant également avec plusieurs figures emblématiques du rap américain. Il a récemment réuni le collectif polonais JWP/BC avec Akhenaton, Relo et Just Music Beats pour une collaboration historique entre Varsovie et Marseille. Retour sur le parcours d’un activiste promoteur érudit d’un hip-hop sans frontières.
Interview et traduction : THE MAD WRiTER
Photos : D.R.
iHH™ : Quelles ont-été les grandes étapes de ton parcours ?
Andrew : Je suis né en Pologne dans la ville de Gdańsk. Au début des années 90, mes parents ont quittés la Pologne et se sont installés à Paris. Nous vivions dans un quartier qui était proche de Pigalle, donc le hip-hop était visible partout dans les rues avec les b-boys et les graffeurs. C’était vraiment une super période pour un enfant de grandir là-bas et le changement de cadre était total quand tu débarquais depuis la Pologne d’après la chute du mur de Berlin, où tout semblait gris. À Paris, j’ai découvert toutes ces choses qui n’existaient pas durant ces temps en Pologne, comme par exemple Disneyland, le skateboard et des distributeurs de sodas ou tu peux trouver du Coca-Cola. J’ai fini par retourner en Pologne quelques temps avant de partir en Allemagne pour mes études. J’ai également vécu en Irlande après l’obtention de mon master. Ensuite, pendant le confinement, j’étais à Fuerteventura aux îles Canaries et maintenant je suis retourné en Allemagne ou je vis avec ma femme, à Berlin.
iHH™ : Est-ce pendant la période que tu as vécue en France, lors de tes jeunes années, que t’est venue la passion pour la culture hip-hop ?
Andrew: En partie. Au début des années 90, on n’avait pas accès à MTV ni de chaînes musicales locales en Pologne mais le hip-hop nous arrivait quand même via l’Allemagne et aussi via la France. Gdańsk étant une ville portuaire comme Marseille, le hip-hop arrivait en cassettes, CDs et vinyles par l’intermédiaire des marins qui ramenaient en contrebande plein de marchandises que tu ne pouvais pas trouver à cette époque en Pologne. On avait aussi la télévision satellite qui nous permettait de regarder des chaînes musicales françaises comme MCM. C’est notamment comme ça qu’on a découvert des artistes comme MC Solaar, IAM et NTM.
iHH™ : Comment était la scène rap polonaise à ses débuts ?
Andrew: Au tout début, c’était limité. Dans des années 1994-1995, il y avait peut-être cinq artistes importants dans tout le pays. La culture hip-hop en Pologne a continué à se développer pas à pas avec les personnes qui faisaient des allers-retours depuis l’étranger. On peut dire que la France a énormément influencé le hip-hop polonais parce que les gens de ma génération connaissent tous IAM, NTM, MC Solaar. D’ailleurs le premier concert de rap français en Pologne, c’était MC Solaar en 1996.
iHH™ : As-tu rencontré des obstacles en Pologne quand tu t’es lancé dans cette culture ?
Andrew: Oui, au départ c’était compliqué, car contrairement à la France ou les médias présentait le hip-hop comme un art, en Pologne c’était un tout autre discours. Là-bas, la culture hip-hop était perçue comme quelque chose de négatif et liée à une forme de criminalité. Néanmoins, les choses se sont améliorées à la fin des années 90, et depuis le hip-hop n’a fait que croître en popularité auprès du grand public.

iHH™ : Comment décrirais-tu la scène rap polonaise actuelle ?
Andrew: Aujourd’hui en Pologne, tu as une grosse scène rap, mais c’est majoritairement de la musique mainstream. La Pologne est également devenue un endroit où de nombreux artistes internationaux viennent se produire en concerts ou lors de festivals.
iHH™ : Quelles pourraient être selon toi les différences entre le rap polonais et celui des États-Unis, de la France ou de la Grande-Bretagne ?
Andrew: Pour moi, le rap polonais n’a pas vraiment d’identité. Ce que tu vas trouver en Pologne en termes de rap, c’est une musique inspirée de ce qui se fait à l’étranger dans des pays qui sont les places-fortes de cette culture.
iHH™ : Cependant, existe-t -il en Pologne des scènes locales qui ont une forte identité ?
Andrew: C’est le cas à Varsovie et cela vient du fait que beaucoup d’artistes de cette scène viennent du graffiti et ont une grosse culture hip-hop.
iHH™ : Par quelles étapes est-tu passé pour te professionnaliser dans cette industrie ?
Andrew: Au tout départ, je suis entré dans cette culture par la pratique du graffiti et du breakdance. J’ai dû arrêter la danse à la suite d’une grosse blessure, donc je me suis tournée vers le DJing. Le fait d’être DJ m’a permis de connaitre les rouages des soirées et l’organisation d’évènements donc je me suis également lancé dans ce business. J’ai ensuite créé mon propre label à Berlin et j’ai produit des vinyles avec des artistes polonais et à l’international avec des américains comme KRS-One, AZ, Smif-N-Wessun et Sean Price.
iHH™ : Comment s’est noué le contact entre le collectif polonais JWP/BC et les marseillais Relo, Akhenation et Just Music Beats ?
Andrew: J’ai contacté Akhenaton et proposé une collaboration avec le collectif JWP/BC. On a ensuite développé le projet à distance mais ensemble.

iHH™ : Comment est venue l’idée de tourner un clip entre Marseille et Varsovie ?
Andrew: Pour les polonais, Marseille c’est un peu comme la Mecque du hip-hop français, tout comme Paris d’ailleurs. Ce que l’on voulait avec ce clip vidéo, c’était de vraiment de marquer le coup pour cette première collaboration entre Varsovie et Marseille parce que c’est quelque chose qui ne s’était encore jamais fait dans le hip-hop européen. L’idée, c’était de relier les deux villes et c’est ce que tu retrouves sur la pochette du vinyle et de la cassette audio. Sur le visuel qui a été réalisé pour le son, tu vois un graffiti avec le nom des artistes au centre de l’image et les deux villes connectées autour.

iHH™ : Quelle a été la réaction du public et des médias polonais concernant cette collaboration historique entre raps polonais et français ?
Andrew: Côté médias polonais, le morceau est passé en rotation sur plusieurs radios nationales. Je n’ai pas négligé la France où le morceau est passé à la radio sur Marseille, sur Skyrock à Paris et on a également réussi à avoir une diffusion dans l’émission de Cut Killer. Côté public, il y a eu deux types réactions que je considère toutes deux comme positives. Tout d’abord, tu as les personnes de 35 ans et plus qui ont un énorme respect pour ce qu’on a fait parce qu’ils ne pensaient pas qu’une collaboration entre une légende comme Akhenaton et des artistes polonais pouvait avoir lieu. Il y a aussi toutes ces images de Marseille devant La Cosca, le graffiti de Maradona, qui a réellement marqué les personnes de cette génération. Pour les plus jeunes, c’est différent, mais je pense que grâce au morceau, ils ont pu découvrir Relo, Akhenaton et Just Music Beats. Ce sont des noms qu’ils pouvaient connaitre mais pas des artistes qu’ils avaient déjà entendus et c’est essentiel pour la culture.
iHH™ : Comment s’organise-t-on pour réaliser la promotion d’un single dans deux pays différents en même temps ?
Andrew: La vidéo a atteint plus de 100 000 vues en quelques semaines. On est très contents des résultats parce qu’on n’a pas payé pour promouvoir le projet et tout ce que l’on fait s’est toujours diffusé de manière organique. On passe également par nos connaissances et des médias qui soutiennent les artistes indépendants. Cette logique s’applique également à l’entière production de ce projet où tout a été partagé équitablement. Ce n’est pas un feat qu’on a payé mais une rencontre entre des artistes d’une même culture. On a également pris soin de réaliser des visuels où les langues polonaise et française se retrouvent dans les mêmes proportions. C’est pour ça que la cover du titre est dans les deux langues et que sur YouTube, le clip existe avec des sous-titres en français et en polonais.
iHH™ : Avez-vous pour idée de produire des projets avec d’autres artistes internationaux ?
Andrew: Oui et on a déjà fait des sons avec des Suédois et des Tchèques. Je pense que cette collaboration entre JWP/BC et Akhenaton, Relo et Just Music Beats peut ouvrir des portes à l’ensemble des artistes du projet.



