CH2O, au cœur du mouvement hip-hop à Ottawa-Gatineau, une scène entre deux rives.

Interview : David OGOUBiYi-PETRONiO
Photo et illustrations : D.R.

À l’écart des circuits dominants du rap canadien, souvent polarisés entre Montréal et Toronto, la scène d’Ottawa-Gatineau continuent de se structurer, portées par une poignée d’artistes déterminés à imposer leur identité. Parmi eux, CH2O incarne ces artistes qui pensent la musique comme un écosystème à construire : entre organisation d’événements, travail de terrain et volonté de fédérer les acteurs locaux.

Dans un contexte où les infrastructures manquent et où les frontières linguistiques complexifient les trajectoires, CH2O avance avec une vision lucide : créer des ponts, structurer une scène et faire exister le rap d’Ottawa-Gatineau au-delà de ses frontières qu’elles soient linguistiques, culturelles ou géographiques.

Avant-propos et précisions autour de la ville d’Ottawa et celle de Gatineau :

La ville d’Ottawa qui est également la capitale du Canada est voisine de la ville de Gatineau. Ces villes voisines sont séparées par un cours d’eau, « la rivière des Outaouais », avec d’un coté d’une rive la province de l’Ontario pour Ottawa et de l’autre la province du Québec pour Gatineau. Les deux agglomérations font partie de « La région de la capitale nationalei » (en anglais : National Capital Region), une zone urbaine unique au Canada. Concernant le rapport à la langue : le bilinguisme (anglais et français) est officiel à Ottawa, mais une grande partie de sa population est anglophone. À Gatineau, le français reste la langue officielle et le langage le plus utilisé par les Gatinois.

iHH™ : Comment est née ta passion pour le rap, et quels artistes ont marqué tes débuts ?

CH2O : Tout a commencé au lycée lorsque j’avais 16-17 ans et que je traînais avec des amis qui écoutaient beaucoup de rap. On avait pris l’habitude de se retrouver devant YouTube pour découvrir du son à travers des playlists rap Français. C’est ainsi que l’on s’est initié aux classiques avec des choses un peu old school comme Passy, Oxmo, IAM et NTM.

iHH™ : Comment es-tu ensuite passé du statut d’auditeur de rap à artiste ?

CH2O : Avec mon équipe, on est rapidement passé de l’écoute à la pratique. On a commencé par faire des cyphers sur les instrus de rap français que l’on écoutait en boucle. Cela est devenu ensuite plus sérieux quand certains se sont mis à faire leurs propres instrus. Puis on a commencé à vraiment produire notre propre son quand l’un de nous s’est installé un studio chez lui. Enfin, on a pu lancer notre groupe et enregistrer notre première mixtape qui s’appelait « Affaire Classifiée ».

iHH™ : Quelle influence le rap français a-t-il eu dans ton processus de création ?

CH2O : J’ai beaucoup été influencé par le rap français. Par moments, tu vas m’entendre utiliser du verlan comme les Français et je vais le mélanger avec du joualii qui est une spécificité dans le langage québécois.

iHH™ : Quelle est la place de l’utilisation du franglaisiii dans ta musique ?

CH2O : C’est quelque chose que j’essaye d’utiliser de moins en moins dans mes sons, car je trouve que c’est une pratique qui peut vite te faire tomber dans une forme de facilité dans ton processus d’écriture. Et puis, à force d’utiliser le franglais dans tes sons tu prends le risque de ne pas être audible à la fois auprès du public francophone ou anglophone.

iHH™ : Qui sont les personnes qui forment l’équipe avec qui tu fais du son ?

CH2O : Il y a d’abord aka BigSam qui est mon producteur principal, le copropriétaire du Studio Daboof à Gatineau où j’enregistre et il m’accompagne parfois en featuring sur les sons. Ensuite, il y a Fred Doiron qui est l’autre copropriétaire du studio, assiste à la production et compose des instrus. Enfin, la dernière personne de mon équipe c’est Lavignes, alias Lavignes Beats qui est un beatmaker comme son nom l’indique. On travaille tous ensemble depuis des années et je peux dire que c’est vraiment avec eux que j’ai construit mon identité sonore.

iHH™ : Quels sont les artistes, tout genre musical confondu, d’Ottawa ou de Gatineau avec qui tu aimerais collaborer à l’avenir ?

CH2O : J’ai travaillé avec une bonne partie des artistes de la scène hip-hop d’Ottawa-Gatineau, mais si je devais choisir un artiste francophone j’irais définitivement vers Misa. Ensuite, Mindflip parce que c’est vraiment une figure du rap anglophone ici et l’un des rappeurs canadiens avec le plus d’auditeurs mensuels sur Spotify. Sinon, il y a aussi D-Track avec qui j’aimerais collaborer de nouveau. Côté DJ, j’aimerais beaucoup travailler avec John Deck qui est le DJ de Mindflip.

En ce qui concerne la production, j’aimerais bosser avec Nicholas Craven qui est une véritable légende parmi les noms cités. En dehors des artistes hip-hop que je viens de te citer, je souhaiterais collaborer avec City Fidelia, un artiste R&B anglophone d’Ottawa qui fait des choses très dansantes.

iHH™ : Quel est ton avis sur l’état de la scène rap à Ottawa-Gatineau ?

CH2O : Je pense que c’est une scène qui évolue positivement, mais il y a encore beaucoup de travail à faire pour qu’elle soit reconnue à sa juste valeur. Il y a eu quelques avancées notables en ce qui concerne la culture cotée Ottawa à l’image de la récente arrivée d’un « maire de nuit »iv. La personne nommée à ce poste va mettre en place des politiques publiques afin de travailler sur le développement de la vie nocturne. Toutes les actions de ce maire ne se concentreront pas uniquement sur l’Industrie musicale, mais je pense qu’elles bénéficieront quand même à l’ensemble des acteurs de notre scène.

iHH™ : Est-ce qu’un artiste d’Ottawa ou de Gatineau qui a envie de faire carrière dans la musique doit-il forcément quitter la région pour aller dans de plus gros marchés comme celui-ci de villes comme Montréal ou Toronto ?

CH2O : C’est une réalité, une mentalité et l’objectif de la plupart. Si tu es un rappeur francophone de Gatineau, tu vas essayer de te faire une place à Montréal ou en France et si tu es un rappeur anglophone d’Ottawa, tu vas essayer de percer à Toronto ou aux États-Unis.

Finalement, je dirais qu’il est facile de se perdre quand tu fais du son ici parce qu’il faut être cohérent avec le public que tu vises. Cependant, tu as des genres musicaux tels que le R&B ou tu n’as pas trop à te soucier du choix de la langue parce que les gens ici sont habitués à entendre le français et l’anglais mélangé dans cette musique-là.

iHH™ : Comment vois-tu la scène rap d’Ottawa-Gatineau évoluer à l’avenir ?

CH2O : Pour le moment, je pense qu’on est sur la bonne voie. Je trouve qu’il y a plus d’avancées à Ottawa qu’à Gatineau à l’image de nouvelles initiatives ayant déjà émergé à Ottawa telles que « La semaine musicale de la capitale (CxMW)v » par exemple.

iHH™ : En plus d’être artiste, tu es également attaché de presse et organisateur d’évènements. Quelles sont les raisons qui t’ont poussées à élargir ton domaine d’activités ?

CH2O : J’ai envie de faire briller la scène d’Ottawa-Gatineau. Voilà pourquoi cette unique casquette d’artiste n’était plus suffisante afin de me permettre d’avoir un impact plus large sur la culture. Le fait d’avoir élargi mon domaine d’activité me permet désormais également de mieux comprendre les ficelles de l’industrie musicale canadienne à la fois anglophone et francophone. D’ailleurs, je pense que la clé pour faire carrière dans la musique à l’échelle du territoire canadien réside dans le fait de pouvoir et savoir vivre de ces deux territoires. Ma logique c’est : pourquoi devrais-je m’arrêter à la frontière entre l’Ontario et le Québec quand il s’agit de faire connaître ma musique ?

iHH™ : L’organisation de la quatrième édition de l’évènement « SUR LA MAP » marque une étape importante dans le développement de ton activité liée aux performances live d’artistes hip-hop. Quelle suite imagines-tu pour les éditions suivantes ?

CH2O : Cette quatrième édition de « SUR LA MAP » fut vraiment une réussite. Les objectifs que je m’étais fixés avec ces évènements qui était de faire performer des artistes de Gatineau à Ottawa et par la même occasion inciter le public à faire l’effort de se déplacer d’une ville à l’autre sont atteints. On peut désormais viser des audiences plus larges comme celles de festivals par rapport à celle des bars et j’ai déjà beaucoup d’idées pour les prochaines éditions.

iHH™ : Le 5 septembre dernier a eu lieu la toute première édition du BlokJam, une block party que tu as organisé à Ottawa. Quelles conclusions tires-tu de cet évènement ?

CH2O : Ce que l’on voulait faire avec ce rassemblement c’était de réunir le plus largement les artistes de la « nouvelle scène » et faire la promotion du bilinguisme à Ottawa. On peut dire qu’on a atteint nos objectifs avec cette première édition, tant dans la richesse de la programmation du festival que dans son succès auprès du public.

iHH™ : Quel(s) conseil(s) donnerais-tu à une personne d’Ottawa – Gatineau qui aimerait se lancer dans la musique ?

CH2O : Commence par aller au Studio Daboof à Gatineau [rires]. Je me permets de faire de la promotion pour l’équipe au passage, mais c’est vraiment un bon endroit si tu essayes de construire ta carrière. C’est un lieu où tu peux à la fois venir enregistrer un son, te faire des contacts utiles dans le milieu et avoir des conseils sur comment commencer ta carrière. Sur place, on peut aussi t’accompagner dans la réalisation de tes vidéos et ton contenu pour les réseaux sociaux.

iHH™ : Quels autres conseils donnerais-tu à des personnes qui aimeraient entreprendre dans l’organisation d’évènements dans la musique ?

CH2O : Il te faut une équipe bienveillante, comprenant des personnes sur qui tu peux compter parce que cela va juste te faciliter la tâche. Quand tu bosses avec la bonne équipe, vous allez aussi avoir tendance à tous aller dans la même direction. C’est ce genre de dynamique qui peut te permettre d’arriver plus vite à tes objectifs.

i « La région de la capitale nationale » (en anglais : National Capital Region) est une zone urbaine unique au Canada composée d’Ottawa-Gatineau et d’autres municipalités voisines.

ii À ne pas confondre avec des notions proches telles que le dialecte, l’argot ou l’idiolecte. Le joual est « un sociolecte populaire du français québécois caractérisé par un écart important avec le français standard sur les plans phonétique, lexical et syntaxique ». Wikipedia. https://fr.wikipedia.org/wiki/Joual. Pour en apprendre plus sur le joual voir : Paul Laurendeau. « Joual ». L’Encyclopédie canadienne, 14 novembre 2011 (Dernière modification le 27 janvier 2016). https://thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/le-joual.

iii Ashley Barnes. “Les différences entre les variétés du français canadien ». Le site officiel du gouvernement du Canada, 17 février 2025. https://nos-langues.canada.ca/fr/blogue-blog/differences-entre-les-varietes-du-francais-canadien-fra.

iv Mathieu Grondin, le tout premier « maire de nuit » (commissaire à la vie nocturne) de la ville d’Ottawa a été nommée en Juin 2024. Camille Kasisi-Monet. « La Ville d’Ottawa nomme Mathieu Grondin comme premier commissaire de la vie nocturne ». Radio-Canada, 11 juin 2024. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2079862/maire-nuit-ottawa-mathieu-grondin.

v Retrouver des informations sur « La semaine musicale de la capitale (CxMW) » sur le site internet de la Coalition de l’industrie musicale d’Ottawa (en anglais : Ottawa music industry coalition) : https://ottawamic.com/fr/cxmw.

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