HOMMAGE. La disparition d’ARESKi ou le legs généreux d’un génie nu, ingénu, inouï
Avec la sortie, en 2025, de son album solo « Long Courrier » et d’un disque avec Brigitte Fontaine (« Baraka 1980 »), le poète et musicien Areski Belkacem scelle un héritage d’une richesse et d’une liberté prodigieuses.
Ces deux joyaux, éminemment différents, livrés un an avant sa mort, rappellent à quel point Areski était un artiste polyvalent qui, jusqu’au bout, s’est réinventé. Si « Baraka 1980 » illustre sa veine burlesque, « Long Courrier » nous fait boire jusqu’à la lie la mélancolie qui a toujours habité l’intranquille et qui, malgré la retenue qui caractérisait celui-ci, atteint son paroxysme ici. Au cours des douze perles de « Long Courrier », sa vive sensibilité jamais ne se dépoitraille. Elle exsude avec une pudeur d’une telle prégnance que cela ne confère que plus d’intensité à l’émotion qui s’empare de nous.
Depuis son décès le 1er juin, j’écoute souvent « Long Courrier », pour endiguer le chagrin. Et, chaque fois, m’envahit la sensation troublante qu’Areski s’adresse à nous d’outre-tombe. Ses mots revêtent soudain une portée autre. « Je vous écris d’un pays / Aux lueurs douces de l’étranger / De l’autre, inconnu comme un ange », fredonne-t-il, dans « Un Pays ». Au fil des titres, on a l’impression qu’il a conçu cet opus à la façon d’un testament, en sachant qu’il allait bientôt partir définitivement. Il semble nous envoyer des messages subliminaux : sa façon de dire adieu, avec l’élégance qui le distinguait.
« Réenchanter l’amour »
Plane sur l’album l’ombre de sa compagne d’âme et d’art, Brigitte Fontaine. Sans qu’il ne prononce jamais son nom, on devine qu’il parle d’elle, dans « Une Reine Et Un Roi » et dans d’autres chansons. « Quand dans son corps je vois son cri / Délivré de la peur (…) / Quand dans ses yeux hurle l’enfance / Elle réveille mes blessures (…) / Elle me touche et me rassure », confie-t-il, sur la cambrure d’une mélodie aux courbes languides, à « [son] amie, [son] amante, [sa] maîtresse, [son] ogresse, [sa] jalouse et mystique épouse ».
Avec une infinie tendresse et une lucidité qui saisit aux entrailles, il ne craint d’évoquer les paradoxes, les accrocs, l’usure du temps, mais également « le désir évanoui retrouvé », « le plaisir buisson ardent », « le bonheur d’être là / Comme un brin d’herbe fraîche », et l’âpre espérance de réenchanter l’amour. « Faut-il que l’on se quitte ? », se demande-t-il, dès l’introduction d’une fragile cantilène (« Faut-il »), sur les accords d’un piano empreint de gravité, qu’un accordéon entraîne dans une danse vivifiante, avant que le troubadour ne conclue : « Faudrait que je lui dise / Que (…) je l’aime tant ».
Areski, le citoyen insurgé, offre le titre « Dans Les Gares » aux sans logis, invisibilisés, mis au ban des bonnes consciences repues : « La révolte perdue / Trahie, battue, bafouée / Les jette dans la rue / Là, comme des damnés (…) ». Un jour, pendant une de nos interviews, alors qu’il s’alarmait du sort infligé aux sans papiers, il me souffla : « Souvent je pense à ces êtres humains stigmatisés, exclus, et je n’en dors pas ».
Aux lectrices et lecteurs d’iHH™ Magazine, dont je connais le goût pour une écriture de qualité, je recommande de prêter attention aux textes inspirateurs de « Long Courrier », qui met en valeur Areski l’auteur. Celui-ci a écrit l’ensemble des paroles et musiques – à l’exception de « L’Onde », co-signé avec Antoine Mathieu. Au gré d’ellipses, litotes, métaphores et autres figures de style, déployées sans nulle emphase, il nous emporte sur les ailes de son imaginaire.
Areski pétrit son art comme il préparerait du bon pain, avec cet étonnant entrelacement de science et de simplicité. De la belle ouvrage, de haute précision et dont on ne voit pas les coutures, à l’instar du travail d’orfèvre accompli sur la musique. Cette dernière articule des influences de divers horizons. Sillon fertile de la meilleure chanson francophone à texte, accordéon cabriolant facétieusement au-delà des classifications, luth au frémissement chaâbi, guitare délicieusement acoustique ou bien résolument électrique, et galvanisante, pulsations de karkabous gnaoui, piano imprégné d’arabo-andalou ou lançant des œillades impressionnistes aux Gymnopédies d’Erik Satie… Et, humblement souveraine, la voix d’Areski, naturelle, frissonnante de blues…
A ses côtés, ses complices de longue date, le bassiste Bobby Jocky, le pianiste Dondieu Divin, Zaza Fournier (chœurs) et Yan Péchin, guitariste dont les riffs et moirures rock nous ébouriffent… Officient en outre le fameux accordéoniste Marcel Loeffler, l’atypique David Aubaile (crotales karkabous), Patrick Baudin (batterie, percussions), Delphine Chuillot (chœurs), Jack Lahana (percussions), lequel, à l’époque du tandem Areski/Fontaine (1969-1979), avait opéré des productions discographiques pour le binôme mythique.
Un chef-d’œuvre sans fard
Incroyable est l’univers auquel nous ouvrent les sons et les compositions. Ne l’oublions pas, le gosse, qui a grandi jadis en écoutant les musiciens algériens de passage dans le restaurant de ses parents d’origine kabyle à Versailles, s’est plus tard allié à d’intrépides avant-gardistes pour élaborer une chanson française follement expérimentale. Lui qui fut, à l’instar de ses camarades Brigitte Fontaine et Jacques Higelin, une tête de proue du légendaire label indépendant Saravah, fondé par Pierre Barouh, n’a cessé de pulvériser les catégorisations établies par l’industrie, « ces petites boîtes pour nous enfermer, nous contrôler, nous transformer en produits », avait-il souligné lors de notre entretien en avril 2021, à l’occasion de sa création avec la comédienne Mounia Raoui (« Thalia Tchou »), à Anis Gras – Le Lieu de L’Autre (Arcueil).

Durant quasi six décennies, Areski a mis son talent diamant au service d’artistes incomparables : Brigitte Fontaine et Jacques Higelin bien sûr, ainsi que les artificiers de l’improvisation de l’Art Ensemble Of Chicago, Georges Moustaki, Sapho (pour « Universelle », album de la chanteuse publié en 2008), le groupe de rock alternatif Sonic Youth, convié dans l’album de Brigitte Fontaine « Kékéland » (2001), auquel ont participé par ailleurs Matthieu Chedid et Archie Shepp. Ou encore, notre bohème buissonnier a travaillé en tant que compositeur et comédien avec le novateur metteur en scène britannique Peter Brook.
Pour « Long Courrier » – son premier album à son nom depuis quinze ans, et seulement le troisième, au total, de sa discographie –, Areski a bénéficié de l’expertise de Jean-Philippe Allard (1957-2024), émérite directeur artistique et producteur exécutif auquel on doit des disques de Stan Getz, Kenny Barron, Ornette Coleman, Abbey Lincoln… Le multi-instrumentiste et poète, qui s’est éteint à l’âge de 86 ans à Paris, nous lègue un ultime chef-d’œuvre sans fard, un rare et convivial caravansérail sonique.
Nous dédions cet article à son fils Ali, à Brigitte Fontaine, à leurs proches, ainsi qu’à son public et au label Saravah.
FARA C.
INFORMATIONS PRATIQUES :
Areski Belkacem, album à son nom « Long Courrier » (Kuroneko, 2025)
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Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, album « Baraka 1980 » (Kuroneko, 2025)
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