D-TRACK revient avec « Au Bout D’la Ligne », un nouvel album à la fois ancré dans son territoire et ouvert sur le monde

Interview : David OGOUBiYi-PETRONiO
Photo et illustrations : D.R.

Avec « Au bout d’la ligne », D-Track et le producteur montréalais Karlitodakid replongent dans les sonorités old school du hip-hop, entre samples, textures vintage et crépitements de vinyle. De Gatineau à Montréal, le projet mêle références à la culture rap, histoires personnelles et collaborations avec Akhenaton, RJ Payne, SeinsSucrer ou encore Larso et Sam Faye. Entre hockey de ruelle, hommage à la ville de Gatineau, réflexions sur la société et maîtrise du micro, D-Track signe un album à l’image de son parcours : ouvert sur le monde tout en restant profondément ancré dans son territoire. Pour iHH™ Magazine, il revient sur la création de projet, sa collaboration avec Karlitodakid et les rencontres qui ont nourri cette aventure.

iHH™ : Comment vous êtes-vous rencontrés avec Karlitodakid, le beatmaker montréalais avec qui tu t’es associé pour réaliser ton dernier album, « Au bout d’la ligne » ?

D-Track : J’ai rencontré Karlitodakid il y a quelques années lorsque je travaillais sur l’album « Hull » (2021) avec Nicholas Craven. Il m’a envoyé un message pour me demander si j’étais intéressé par le fait de collaborer avec lui. Il m’a ensuite envoyé des beats et la connexion a démarré comme ça.

Il faut savoir que Karlito c’est aussi mon barber donc quand je viens me faire coiffer dans son salon à Montréal il me fait écouter des beats. Il dispose également d’un studio dans son Barbershop et c’est un endroit où il nous est arrivé de faire des sessions.

iHH™ : À quoi fait référence le titre de ton dernier album « Au bout d’la ligne » ?

D-Track : Il y a double sens dans ce titre. « Au Bout D’La Ligne », ça évoque premièrement le fait d’aller au bout de ses intentions dans le processus d’écriture. L’autre signification fait référence à une visite au Barbershop lorsque tu ressors avec des fades et une hairline impeccable.

iHH™ : Sur le son « Don’t Play Fair », vous avez réussi à réunir le Canada, les États-Unis et la France, avec les présences de RJ Payne et Akhenaton. Comment cette collaboration s’est-elle construite ?

D-Track : Au départ, c’était seulement un couplet de R.J. Payne sur un beat de Karlitodakid. C’est quand j’ai appris que Karlito avait cette maquette de côté que je lui ai proposé d’en faire l’un des titres de notre album. J’ai ensuite proposé à AKH de nous accompagner dessus et il a accepté. Je savais que le beat à la Wu-Tang Clan de Karlitodakid allait plaire à AKH parce qu’il sonne exactement comme le rap des scènes underground américaines qu’il aime écouter.

Je suis vraiment satisfait du résultat parce que c’est toujours spécial d’avoir un couplet d’AKH sur ton son. C’est un rappeur au flow imprévisible qui danse sur les beats comme si de rien était.

iHH™ : Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que tu collabores avec Akhenaton. Qu’est-ce que tu apprécies chez lui en tant qu’artiste et personne ?

D-Track : C’est un artiste qui est là avant tout pour la culture et une personne généreuse toujours prête à donner de son temps. On s’est tout de suite bien entendu et il est important pour moi d’avoir cette connexion humaine avec un artiste afin que je puisse me projeter sur une collaboration.

iHH™ : Comment est-ce que vous vous êtes rencontrés avec AKH et quelle est l’histoire derrière cette connexion Gatineau-Marseille ?

D-Track : Cela remonte à la pandémie, courant 2020-2021. J’ai envoyé un mail à son équipe et on a noué les premiers contacts. Ensuite, j’ai partagé ma musique et comme notre vision du rap s’alignait les échanges se sont poursuivis jusqu’à qu’on s’appelle une première fois avec AKH.

Lors de ce premier échange téléphonique, j’avais comme l’impression de parler avec une personne que je connaissais depuis toujours tellement je suis familier avec sa musique.

On s’est ensuite vu plusieurs fois. Tout d’abord quand AKH est venu faire un concert à Gatineau avec le groupe IAM et c’est à cette même occasion qu’on a partagé la scène ensemble pour quelques morceaux.

On s’est revu plus récemment en 2021 lors de mon passage à Marseille pour la réalisation du clip « Soroche », un son sur mon album « Hull » produit par Nicholas Craven.

iHH™ : Le hockey semble occuper une place importante dans ton univers. D’où te vient cette passion pour ce sport ?

D-Track : J’ai joué au hockey durant de nombreuses années et c’est une partie intégrante de ma personnalité que je voulais exprimer en chanson. Le hockey de ruelle, c’est une véritable tradition pendant l’hiver ici au Québec quand tu as des montagnes de neige dans les rues. Dans ces moments j’aime me retrouver avec mes enfants et les amis et on sort les patins à glace pour jouer dans les rues ou à la patinoire.

iHH™ : Qui est ce « Monsieur Patin » dont tu parles dans ton album ?

D-Track : « Monsieur Patin », c’est un vieux monsieur qui doit avoir dans les 70 ans et se balade en patin à roulettes chaque été dans Gatineau-Hulli. C’est un personnage emblématique de la région et ce que je voulais faire avec cette chanson c’était avant tout de lui rendre hommage.

D’ailleurs, un documentaireii lui a été consacré.

iHH™ : Tu as beaucoup collaboré avec SeinsSucrer ces dernières années. Comment est née votre connexion ? Qu’est-ce qui fonctionne particulièrement bien entre vous lorsque vous êtes sur un morceau ?

D-Track : SeinsSucrer c’est mon rappeur québécois préféré et je n’ai que des éloges et du respect pour lui. C’est le genre d’artiste que j’écoute avant d’écrire ou embarquer dans une session parce que l’entendre me permet d’ajuster et calibrer mon écriture.

Pour moi, c’est à la fois un rappeur inspirant et une belle personne sur le plan humain. On a tout de suite accroché et comme le respect est mutuel, il est toujours partant quand je lui propose d’embarquer sur des projets.

L’un des aspects qui m’impressionnent le plus chez lui, c’est la vitesse avec laquelle il s’exécute. L’exemple le plus concret intervient quand je lui partage un beat en soirée et qu’il me le renvoie le lendemain. À chaque fois je me dis « mais comment est-ce possible d’aller aussi vite ! ».

L’autre aspect fascinant chez lui, c’est l’imprévisibilité de son univers artistique fait d’albums concepts ou il va se créer des personnages. La richesse de sa proposition artistique impose un standard, et sa faculté à sortir une multitude de projets te donne de la force pour suivre sa méthode.

iHH™ : Dans la chanson « La vie est belle », tu évoques à la fois les beaux événements et les drames qui traversent notre monde. Que voulais-tu exprimer à travers ce morceau ?

D-Track : En écrivant cette chanson, je me suis imposé un exercice de style consistant à faire comme si mes mots devaient s’adresser mes enfants. Le résultat en chanson montre en quoi il est difficile de parler de ces choses-là à ces propres enfants. En effet, c’est difficile de les convaincre de la beauté de ce monde quand de ton côté tu éprouves du pessimisme et du cynisme face à l’état de celui-ci.

iHH™ : Avec cet album fait de collaborations qui dépassent largement les frontières du Canada, est-ce que tu as le sentiment de participer à créer un véritable pont entre le Canada et d’autres scènes hip-hop dans le monde ?

D-Track : J’en suis à un stade de ma carrière où je n’ai pas de difficulté à trouver des artistes internationaux avec lesquels qui collaborer. Le fait qu’internet nous connecte tous les uns avec les autres fait que tu réalises que tu peux avoir des attentes créatives communes avec des artistes en dehors de ta ville, ta région et à l’extérieur du pays.

iHH™ : Sur l’un des morceaux de l’album, tu prends le temps de remercier les personnes qui te soutiennent depuis le début de ta carrière. Quelle relation entretiens-tu avec ta communauté et avec toutes ces personnes qui suivent ton parcours, achètent ta musique, viennent à tes concerts et te soutiennent au quotidien ?

D-Track : C’est important pour moi d’être connecté avec les gens qui me suivent et me supportent. Quand quelqu’un m’envoie un message pour me dire qu’il apprécie ce que je fais, je prends toujours le temps d’échanger avec lui. Le rap me permet à la fois de garder un lien et de m’impliquer avec ma communauté. Je donne par exemple des cours d’écritures dans les écoles, les centres communautaires et les prisons. Il arrive que les relations que j’entretiens avec les personnes qui écoutent ma musique ou viennent à mes concerts dépassent le cadre de la scène. Si une personne a besoin d’échanger ou se confier sur des difficultés qu’elle rencontre, tu trouveras en moi une personne toujours prête à écouter et aider.

iHH™ : Quels sont tes projets à venir ?

D-Track : Je viens tout juste de sortir « Un jour en prison », un album que j’ai co-écrit avec les détenus de la prison de Hull et Quest s’est chargé de la partie instrumentaleiii.

Ensuite le 5 novembre sort l’album de mon collectif « Chez nous » avec Dumis9ne, un artiste originaire du Malawi qui s’est établi dans ma région. Le projet est toujours composé par Quest et je suis content de la collaboration avec Dumis9ne qui est un gars super talentueux. Le fait d’avoir travaillé avec lui a été une véritable révélation pour moi et on a fait de belles chansons sur ce collectif. Je prends du plaisir à sortir de ma zone de confort à travers ce projet.

Je suis une personne qui écoute tous les genres de musique et avec ce nouvel album à venir j’expose à mon public une autre facette de ma personnalité.

i Secteur de la ville de Gatineau (Québec).

ii A visionner sur YouTube. Alexandre Nour. (2014, Mai 28), M.Patin, [Un portrait documentaire]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=HBztYvE6Ryo.

iii « Un jour en prison » est aussi un projet hybride d’exposition photo des artistes présents sur le projet. L’exposition aura lieu les week-ends du 26 septembre et 3 octobre à l’Espace René-Provost à Gatineau (39, rue Leduc).

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