JAZZ iN MARCiAC, plus qu’un festival, une manifestation éco-citoyenne engagée

Que les étoiles se nomment Youn Sun Nah, Marcus Miller, Anne Paceo, Abysskiss ou Magic Malik, chacune a son coin de ciel marciacais, dans la galaxie d’un jazz ouvert à l’autre, au différent, à l’étranger.

Sous le chapiteau, démarrage en trombe, le 20 juillet, avec le concert généreux de Sting (plus de 10 000 spectateurs enfiévrés et, à travers le village, 35 000 visiteurs !). Les jours suivants, une constellation d’étoiles, mues par le défi de l’improvisation et par une subtilité suprême, a illuminé nos oreilles ébranlées par le chaos du monde, comme le saxophoniste Emile Parisien et ses complices, l’acrobate des cordes vocales Cécile McLorin Salvant, Fred Hersch et ses claviers raffinés, le pianiste new-yorkais Bill Charlap pour une palpitante première à Marciac, le feu de joie attisé par la renversante chanteuse Samara Joy, le « blufunk », aux grisantes oasis soul, de Keziah Jones et, en rappel, son manifeste pacifiste « War »…

Photo : © Seung Yull Nah

Au nombre des réjouissances à venir, ne pas manquer l’inégalable vocaliste coréenne Youn Sun Nah (lundi 27 juillet), révélée par Jazz In Marciac en 2001 à l’occasion de son concert au off, baptisé Le Bis, qui l’a de nouveau accueillie en 2002. Dans divers contextes, elle a confirmé sa valeur en tant que pédagogue et artiste, en animant des ateliers, puis, en 2011, en récital à l’Astrada. En 2012, son passage au chapiteau paracheva sa consécration. Je me souviens que le public, parmi les plus affûtés que j’aie jamais vus (son goût s’étant aiguisé au gré de sa fréquentation assidue des éditions marciacaises), s’était montré attentif, mais d’abord prudent. Au fil des morceaux, il se laissa lentement, mais sûrement, conquérir. Et, à la fin, il la congratula d’une longue standing ovation. Mémorable explosion d’amour…

Vidéo, Youn Sun Nah, « Uncertain Weather », à Jazz in Marciac en 2012

Elle, qui a été promue « Officier des Arts et des Lettres » en 2019, revisitera, ce 27 juillet, son bijou discographique, « Lost Pieces » (2026), entièrement de sa plume (d’autrice et de compositrice), en compagnie de Matthis Pascaud (guitares), Raphaël Chassin (batterie, percussions), rejoints par le contrebassiste états-unien Brad Christopher Jones. Dans l’album, c’est Laurent Vernerey qui a officié à la contrebasse et à la basse électrique, et Tony Paeleman aux claviers. Les deux musiciens ne participent pas à la tournée de Youn Sun Nah, probablement parce que très sollicités. On ne manquera pas de succomber à la grâce de « Lost Pieces », à raison acclamé par la critique. Jamais ostentatoire, la virtuosité vertigineuse de Youn Sun Nah se dévoue à l’éclosion de l’émotion. L’opus a vu le jour dans l’adversité. La chanteuse venait de perdre son père, elle s’était retrouvée seule en Corée du Sud pendant l’épidémie du Covid, n’était pas sûre de pouvoir revenir en France, sa seconde terre de cœur… Dans « Lost Pieces », on perçoit le doute, le désarroi, le tourment, mais sublimés par le baume d’une intrépide inventivité.

Si vous n’avez pas la bonne fortune d’assister, sur place, au concert de Youn Sun Nah, vous pourrez néanmoins vous régaler, il sera diffusé en direct sur l’antenne de France Musique. Les soirées du 26 juillet (le trio du contrebassiste Avishai Cohen) et du 28 juillet (le saxophoniste James Carter et l’as de la basse Marcus Miller) seront, quant à elles, retransmises sur France Musique le 30 juillet, respectivement à 20 heures et 21 heures. A noter que France Inter diffusera en direct, le 4 août, la déflagration funky que commettront, sans peur et sans reproche, les forgerons du groove, Kool And The Gang et Brooklyn Funk Essentials.

Vidéo, Youn Sun Nah, « Lost Pieces » (de l’album éponyme)

Dans le cadre du 100e anniversaire de la naissance de Miles Davis, le 28 juillet, le musicien et collaborateur hautement estimé du légendaire trompettiste, Marcus Miller (dont je reparlerai prochainement), convoquera, pour son hommage « We Want Miles !« , trois autres surdoués de l’épopée davisienne – le saxophoniste Bill Evans, le guitariste Mike Stern et le percussionniste français Mino Cinelu. J’ai hâte de réentendre ce tribut, dont j’ai eu l’aubaine de savourer les prémices en novembre 2025, au Centre Evénementiel et Culturel de Courbevoie – mais avec une formation différente, hormis le trompettiste Russell Gunn et le batteur Anwar Marshall, fidèles comparses de Marcus, qui seront présents à Marciac. Cette primeur, d’une puissance incoercible, présageait déjà de l’euphorie groovy qui nous attend dans la bastide gersoise.

Le 29 juillet, Anne Paceo, funambule de la batterie, explorera des contrées sonores insoupçonnées de son album « Atlantis » (sorti en août 2025), que lui avait inspiré le mystère des abysses océaniques autant que son indignation face à la destruction de notre planète perpétrée par la course au fric. Dans mon article sur ce disque, je rappelais que j’avais eu la chance de découvrir, un an auparavant, cette œuvre insolite et solaire (qui conviait la chanteuse Gildaa), sous le chapiteau de Jazz In Marciac (voir https://ihh-magazine.com/jazz-a-la-villette-anne-paceo/). Cette fois, c’est Cynthia Abraham, partie prenante de l’album, qui fondra sa voix dans la galaxie exaltante de la chamane Anne Paceo.

À retenir, en outre, la prestation fort attendue du bassiste parmi les plus mélodiques Richard Bona (le 1er août) ; le Petit Prince de la trompette Erik Truffaz et le flamboyant fureteur du flamenco Antonio Lizana (saxophoniste et chanteur), pour, non pas une reprise, mais une prolongation, aussi audacieuse que poétique, d’un album phare de Miles Davis (le 2 août, 21 heures, « New Sketches Of Spain ») ; la venue de Feu ! Chatterton (le 3 août), déroutante pour les purs et durs du jazz qui se demandent pourquoi ce groupe est programmé dans un festival de jazz. Un élément de réponse se trouve dans le magnifique disque, « Piano Voix » (Tôt Ou Tard, 2024), qu’ont enregistré les deux voltigeurs que sont Arthur Teboul (chanteur, auteur-compositeur de Feu ! Chatterton et, de plus, fascinant poète) et le pianiste Baptiste Trotignon, qui, justement, se produira en première partie de Feu ! Chatterton. Et je me surprends à rêver qu’Arthur rejoindra Baptiste sur le plateau, le temps d’une chanson, ensemble.

Audio, Arthur Teboul et Baptiste Trotignon, de l’album « Piano Voix », « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? », du poète Louis Aragon et du compositeur Léo Ferré.

En clôture des festivités, le 5 août, à 21 heures, un délicieux duo de maestros : le premier de cordée Vincent Ségal (violoncelliste) et le pianiste cubain Roberto Fonseca, devenu, par ses multiples interventions artistiques musicales et pédagogiques à Marciac, un enfant du village. Enfin, à 23 heures, Thomas Dutronc montera sur scène, pour présenter son menu « Jazz And Friends« , avec, notamment, le guitariste Rocky Gresset, le bugliste Stephane Belmondo et le pianiste Eric Legnini. C’est à cet aréopage de swingueurs qu’il reviendra de conclure les agapes musicales du chapiteau, tandis qu’approche peu à peu le 50e anniversaire de Jazz In Marciac, qui sera fêté avec tambours et trompettes.

Et que se passe-t-il, en dehors du chapiteau ? La profusion musicale transforme le village gascon de 1200 habitants en une fête géante – concerts à l’Astrada, dans les bars et restaurants, dans les rues, sous les arcades, dans les jardins… Salle climatisée de 500 places à la fine acoustique, l’Astrada constitue un idéal havre de fraîcheur. Sa directrice Victoria Larrain a élaboré un équilibre entre nouvelles générations et prestigieux anciens, lesquels comptent en leurs rangs le clarinettiste Louis Sclavis (28 juillet) et le contrebassiste Henri Texier (30 juillet). Le combo Abysskiss (28 juillet), fondé par la saxophoniste Camille Maussion et le guitariste Pierre Tereygeol (qui vient de subjuguer l’auditoire du Bis avec son quartet), ou encore le groupe d’éthio-jazz français Arat Kilo (2 août) peignent, chacun à sa façon, une sorte de rétro-futurisme qui ouvre grand l’horizon.

Le Bis, incontournable rendez-vous

D’accès gratuit, le Bis, sur la place de l’Hôtel de ville, joue un rôle cardinal dans l’émergence des talents comme dans l’initiation du public. Programmé avec l’intelligence du cœur et de l’esprit par Hélène Manfredi-Mondoloni avec la précieuse collaboration de Camille Casaÿs, cet incontournable rendez-vous quotidien donne à écouter, d’environ 11 heures à 19 heures 30, une vaste palette de styles, du New Orleans aux expressions les plus contemporaines, en passant par l’héritage manouche, le blues, etc. Sans oublier les investigateurs inclassables, à l’image du chevronné flûtiste Magic Malik, résolument affranchi des codes, et de son Jazz Association Quintet (29 et 30 juillet).

Photo : © Francis Vernhet

C’est au Bis que l’on assistera, le 28 juillet (de 14 à 17 heures), à la finale de l’Euroradio Jazz Competition, dont les finalistes se nomment Mumble Mafia (Allemagne), Björg Blöndal’s Catherine (Islande), Sondre Moshagen Lightning Trio (Norvège) et Amphitrio (Roumanie). Ce concours, doté d’une récompense financière et d’une diffusion sur les ondes des radios membres de l’UER (Union Européenne de la Radio), destiné aux jeunes ensembles, vise à accroître leur visibilité internationale. Un soutien particulièrement salutaire, alors que la culture traverse une crise aiguë.

Plaimont, partenaire viticole historique de Jazz in Marciac, offre des bouteilles aux artistes, à l’issue de chaque concert au chapiteau, par l’intermédiaire de sa messagère Annie Fitan. Cette union de caves coopératives du Sud-Ouest parraine les soirées du 28 juillet (James Carter et Marcus Miller) et du 3 août (Baptiste Trotignon et Feu ! Chatterton). Par ailleurs, à la Villa Saint Mont, bar à vins et boutique éphémère, ses vignerons nous invitent à des concerts (tous les jours) et à des dégustations (tous les deux jours, à 18 heures 30), à l’instar de cet excellent alliage Roquefort–Pacherenc, prévu pour le 31 juillet.

« S’ancrer dans la réalité sociale et politique du peuple », Sonny Rollins (1989)

Impossible de détailler la totalité des événements. Mais, parmi les nouveautés que l’association Jazz In Marciac et son président Jean-Louis Guilhaumon suscitent infatigablement à la fois dans le but d’élargir le public et d’éperonner l’inattendu, il importe de visiter le splendide Pôle culturel et touristique des Augustins, qui comprend cinq espaces : l’Office de Tourisme du Pays du Val d’Adour, l’Espace Immersif, qui plonge le spectateur dans l’histoire de Marciac et de son festival, le Cabinet de Curiosités, témoignant de la mémoire de la commune occitane, la Micro-Folie, dispositif numérique permettant de visionner des spectacles et de regarder des collections de fameux musées, et le Fab Lab, dont les imprimantes 3D et autres outils fournissent l’opportunité de fabriquer des objets. 

Festival dans le festival, Musinéma, au cinéma associatif Ciné Jim 32 (jusqu’au 4 août), réunit une sélection de films en lien avec la musique ou avec les réalités sociales. On y verra, par exemple, l’édifiant documentaire « Quelques Notes sur la Liberté », réalisé par Benjamin Delattre, dévoilant l’œuvre en processus de création par le regretté jazzman Michel Portal, « Nouvelle Vague » (de Richard Linklater), qui évoque Jean-Luc Godard tournant « A Bout de Souffle »… Au programme aussi, deux rencontres de portée politique, lors de la projection de « Droits Dans Leurs Bottes » (de Nathalie Lay), expliquant la lutte de jeunes paysan.ne.s, et de « Manger pour Vivre » (de Valérie Simonet), appelant à débattre sur le droit à l’alimentation pour toutes et tous.

Davantage qu’un festival, Jazz In Marciac est une manifestation éco-citoyenne engagée sur une multitude de fronts. Telle est sa volonté et celle de ses 870 bénévoles. On écoute la zique d’un groupe impromptu, sur un coin de trottoir ou un carré de verdure. On échange avec des militants de la MAIF. On signe une pétition au stand d’Amnesty International… « Ce n’est pas que de la musique, le jazz, c’est s’ancrer dans la chose sociale et politique du peuple, m’avait confié, lors de sa venue en 1989, le « Saxophone Colossus » Sonny Rollins, admiratif.

Cet article est dédié au plasticien marciacais Rémi TROTEREAU, décédé le 23 juillet et dont les obsèques se dérouleront le 28 juillet. Nos condoléances à sa famille et à ses proches.

Mes sincères remerciements pour les personnes qui ont facilité mon reportage à Marciac, Pauline Gluzman, Jeanne Ramon et l’ensemble du service presse, l’Office de Tourisme du Pays du Val d’Adour, Dominique Dumont et la dream-team des hébergements / voyages, les médecins bénévoles, en particulier Docteur Jeff Dumont, ainsi que Karima Ammour, Philippe et Mireille, Michel Rancé, Jean-Marie Durand et les autres bénévoles que je ne puis toutes et tous citer… Big up à vous !

FARA C.

INFORMATIONS PRATIQUES :

48e Jazz in Marciac, du 20 juillet au 5 août 2026 :

https://www.jazzinmarciac.com/programmation-par-date

Au chapiteau, notamment :

Youn Sun Nah, 27 juillet, 21 heures, diffusé en direct sur France Musique.

Album « Lost Pieces » (2026, Warner Music), en CD, vinyle, digital.

Astrada, du 21 juillet au 3 août :

https://lastrada-marciac.fr/festival-jazz-marciac

Le Bis, du 20 juillet au 5 août :

https://www.jazzinmarciac.com/le-bis

Musinéma, au Ciné Jim 32, du 20 juillet au 4 août, 

https://www.cine32gers.com/marciac/

https://www.facebook.com/faracnews

https://www.instagram.com/FARA.C.MUSIC/

https://www.humanite.fr/auteurs/fara-c

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