Plongée dans l’univers de YU$EF

YU$EF n’est plus un débutant, cela fait quelques années qu’il roule sa bosse dans le paysage rap francophone. Enfant du boom bap, il propose aujourd’hui un rap futuriste aux grandes inspirations d’outre-Atlantique. Après 3 EPs publiés en quelques mois, et à l’occasion de la sortie du dernier d’entre eux sobrement intitulé “3”, l’artiste s’est entretenu avec iHH™ MAGAZiNE.

iHH™ : Salut YU$EF, alors tu es revenu vendredi avec ton EP “3”. Raconte-moi comment tu as eu l’idée de ce projet ? 

En fait je me dis qu’il fallait que je sorte des morceaux, j’essaye de ne pas me prendre la tête. J’ai choisi un format court parce que les projets avec plus de tracks tu te rends compte que souvent les gens passent à côté donc je me suis dit que j’allais sortir les titres sur un petit EP, c’est la logique. Après c’est pas mal influencé par la vibe d’Atlanta.

iHH™ : Les EPs que tu as sortis cette année semblent suivre un cheminement assez logique, “3” est une sorte de finalité ?

Oui y a grave moyen complètement parce que là j’ai ouvert mon rap aux gens, j’ai proposé un truc plus musical et moins ancré dans certaines tendances. J’ai fait un peu le tour aussi de cette vibe qui me plait à fond, à la Gunna, donc oui c’est peut-être la fin d’un cycle. 

iHH™ : Tu es donc allé chercher des influences aux États-Unis, plus particulièrement à Atlanta pour ce projet. Quelles étaient-elles ? 

En vérité j’écoute de moins en moins de rap, mais ces derniers temps je dirais Playboi Carti, Pi’erre Bourne, Lil Baby et Gunna. Gunna sa musique je la comprends de ouf, comment il trouve ses mélodies, sa voix, les silences toujours bien placés… Maintenant j’ai jamais la démarche d’écouter un mec et de m’inspirer directement. Sans disrespect personne, souvent ici les gars prennent une forme de morceau aux US et la transposent en français, moi je ne calcule pas comme ça.  

iHH™ : Comment as-tu pensé ta direction artistique pour ce projet ? C’était volontaire de ne mettre que trois titres ? 

C’est volontaire, comme je disais je me suis aperçu que quand tu sors des 8-9 titres, vu que moi je suis personne encore, je sais que forcément le focus single va bien tourner et qu’il peut y avoir d’autres morceaux qui marchent mais les gens n’attendent pas mon projet comme celui d’un poids lourd tu vois. J’ai aussi envie de réellement bosser chaque titre, moins t’as de track et plus les gens vont les écouter, c’est un peu bête mais c’est logique.

iHH™ : Si de prime abord on pourrait penser que c’est un projet léger tu fais passer des messages assez forts, notamment dans le son “Score” où tu dis “fuck police assassine”. C’est important pour toi de transmettre ce genre de message ? 

Oui bien sûr. J’essaye justement à la différence de ce qui pourrait se faire avec des lines mélodiques et des morceaux clubs de proposer un message. Je suis incapable de ne pas bien écrire, je viens de ce qu’on appelait à l’époque le rap conscient, ça m’a bien soûlé par la suite mais j’ai commencé par ça ! Aujourd’hui j’essaye d’enrichir le truc au maximum, c’est important pour moi de passer un minimum de messages, avec 2-3 mots, une tournure particulière, très subtilement sans forcément me prendre trop la tête. Je pense que c’est un minimum, un savant mélange qu’il faut réussir à faire. D’un autre côté je pense qu’il faut pas avoir non plus la prétention d’apprendre des choses aux gens, ils sont intelligents. 

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iHH™ : Dans le morceau “Anakin” tu dis que tu n’as rien à oublier mais beaucoup à apprendre. Tu parles du rap là, ou c’est un avis plus global ? 

Non je parle de la vie, j’ai des choses à apprendre globalement dans la vie. Je me positionne en tant qu’humain, pas en tant que rappeur, donc je vais parler de moi. Ça peut être valable aussi dans le rap mais je sais que je suis à l’aise sur pas mal de trucs, il me reste des choses à apprendre de manière générale. 

iHH™ : Après plusieurs années de rap, tu penses t’être trouvé ? 

Je sais pas, je dirais pas ça, mon problème et c’est pour ça que ça prend du temps, c’est que je suis calé sur plusieurs styles. J’ai du mal à me dire que je ne vais faire que des morceaux d’un même style sur 3 ou 4 projets. Pourtant j’ai l’impression que c’est ce qu’il faudrait faire, te caler sur un style et bombarder jusqu’à ce que les gens captent. C’est ce que tous les mecs qui pètent font. Moi je m’éparpille parfois et j’ai peur que les gens se perdent. Mais là je bosse sur un projet avec mon gars Ideal Jim, on essaye de développer quelque chose d’intemporel et d’unique avec de vraies influences, le gnaoua du Maroc, le blues malien, des musiques celtes aussi, faire un putain de mélange et développer ça. 

iHH™ : Dans le morceau “Ok” tu as des phases en anglais, ça change et on sait que ce n’est pas encore très bien vu en France. Pourquoi choisir d’en intégrer ? 

J’aurais pas la prétention d’écrire tout un couplet en anglais, je me dis qu’en terme de vocabulaire les mecs sont trop forts, ils trouvent des tournures de phrases, des slangs que toi t’as pas et ils sons bouillants. Ce qui me fait kiffer c’est de placer des mots et même des phrases parce que l’anglais donne des sonorités qui varient et qui défoncent. En français c’est compliqué de trouver des équivalents, c’est pour ça qu’Hamza est trop fort dans ce qu’il fait. Mais si t’as pas capté le truc ton morceau va juste sonner comme une fausse copie. J’écoute pas de rap français, j’apprécie mais ça ne m’influence pas, j’ai des sonorités et des mélos qui sonnent plus américaines en fait. 

iHH™ : Comment est-ce-que tu définirais ton rap, pour ceux qui ne t’ont jamais écouté ? 

C’est un rap mélodique de base, un rap musical, pas de la grosse trap énervée quand bien même j’ai un morceau énervé qui va sortir en septembre. Je définirais mon rap comme quelque chose de musical, de profond, même les mélodies que je trouve je vais les chercher en profondeur, je m’investis dans le truc et elles me touchent, sinon je n’y arriverais pas et je ferais appel à des topliners comme beaucoup de monde. Mon rap est sincère aussi, parce qu’on ne s’invente pas des vies, on reste en toute humilité. 

iHH™ : Tu as été mis en lumière notamment par @1minute2rap puis par le tremplin RADAR, même si rien de concret n’a abouti j’imagine que ça fait plaisir que des entités comme ça relayent ton travail ? 

Ouais complètement, ça m’a rapporté quelques followers et ça donne de la force. RADAR on y croyait même pas, y avait 1 400 participants et ils en ont pris 25, puis je me suis retrouvé dans les 10 derniers. Ça m’a donné beaucoup de force, je me suis dit que des gens que je ne connais absolument pas me soutiennent. Mais tu sais après j’ai pas mal d’expérience avec mon équipe, je sais que j’étais dans la bonne voie, ce qui m’a freiné c’est que je ne faisais pas assez de streams. On est dans un système où les mecs ne veulent pas prendre de risque à développer un artiste. Toi t’es là t’as une matière qui ne demande qu’à exploser mais finalement il faut faire des chiffres avant, donc là on augmente les streams pour être plus visibles. Le dernier projet [l’EP “Voodoo” sorti en mai dernier – NDLR] est à presque 100 000 !

iHH™ : Ce qui est remarquable c’est que c’est en fait ton troisième EP de l’année. Ça fait plusieurs années que tu rappes mais j’ai l’impression que tu as décidé de mettre un coup de fouet à ta carrière réellement cette année, je me trompe ? 

Non pas du tout ! On a fait ça dans le but de finalement se dire qu’il y a un truc qui mérite d’être exploité et mis en lumière. Je fais ça depuis pas mal d’années, la musique c’est ma vie, c’est la seule chose qui m’anime réellement donc je me suis dit qu’il fallait que les gens aient accès à ça. Il faut que je sorte des trucs, que je sois visible, la productivité c’est logique.

iHH™ : Justement, c’est nécessaire pour toi d’être “hyperactif” pour se faire une place dans la scène rap française ? 

Oui bien sûr, on a compris beaucoup de trucs dans ce jeu, on a perdu un peu de temps aussi. Je me suis dit qu’il fallait que je sois présent parce que tout le monde fait du rap donc il faut être présent. En plus y a plein de gens qui proposent des trucs intéressants, alors si tu veux exister il faut être actif, c’est inévitable. 

iHH™ : Tu avais commencé l’année  avec “Drop Top” qui est quand même bien plus feel good, et tu t’étais davantage inspiré de la scène new-yorkaise pour ce projet, non ? 

C’était ma grosse époque Playboi Carti, Pi’erre Bourne et Cozy Boys. J’avais envie de ramener une vibe qui ne se faisait pas en France, tout comme les morceaux “Playstation” ou “Vvsdc” en featuring avec Sadandsolo, un jeune Belge qui est très très fort. Ce sont des trucs qui ne se font pas en France, personne l’a fait et amené loin, moi ça me fait grave kiffer le mumble. Puis le projet devait être lourd, je devais faire des morceaux qui parlent aux gens, aborder certains thèmes, avoir une identité musicale et aussi graphique. D’ailleurs c’est ma femme Lola Lasioux, elle est tatoueuse et assez reconnue, c’est elle qui fait toutes mes illustrations, on avance en collab.

Cover du projet “Voodoo” de YU$EF, sorti le 14 mai 2020, réalisée par Lola Lasioux

iHH™ : Ensuite tu as envoyé “Voodoo” qui a été un beau succès alors même que c’est un EP très introspectif. Tu penses que c’est ce qu’attend ton public de toi ? 

Complètement oui, je suis complètement en train de me dire ça. C’est marrant parce qu’à une époque je me suis dit que si j’allais trop dans l’introspection j’allais perdre les gens mais je constate qu’ils aiment beaucoup ça. C’est une fierté parce que c’est naturel pour moi. “Voodoo” je l’ai co-produit en intégralité avec Ideal Jim sauf le morceau “Capacités” qu’il a fait seul, et c’est le style de mélodies et de lyrics que j’aime faire, donc je suis assez content du succès du projet.

iHH™ : J’ai noté que certaines personnes parmi tes auditeurs soulignaient que tu étais en avance sur ton temps, que tu proposais un rap peut-être trop futuriste pour que le public français accroche complètement. Tu penses quoi de ça ? 

Écoute je sais pas, c’est compliqué, j’ai pensé ça longtemps aussi mais sans aucune prétention. Après je vois la jeune génération qui arrive et qui est très au courant et à l’affût. Mais on a toujours du retard en France, je pense que si j’avais sorti ça en Belgique ce serait peut-être plus passé. On est encore trop bloqués dans le rap de quartier en France aussi, et musicalement c’est limité, faut qu’on sorte de ça. Le rap c’est pas forcément parler de drogue et de violence, c’est de la musique. Aux States les mecs l’ont bien capté, ils font de la musique. Le rap est devenu une musique tellement diversifiée, les gens font du pop rap maintenant, il faut être alerte là-dessus. C’est pour ça que pour moi c’est plus un problème de visibilité qu’autre chose. J’ai pas envie d’être dans un rap “élitiste” mais ça me fait plaisir que certaines personnes qui sont là-dedans captent mon délire.

iHH™ : Quels sont tes objectifs maintenant, en terme de carrière ? 

Ce serait de pouvoir être un peu plus visible et de sortir un projet avec un univers qui lui est propre. J’aimerais avoir du budget pour faire des clips, avoir des moyens pour faire des visuels qui mettent en lumière mon rap. J’aimerais signer dans une structure qui me soutient, avoir des avances pour développer mon truc, lui donner un aspect satisfaisant. Dans l’idéal j’aimerais monter mon propre label en major, même si je suis seul dedans, parce que je pense qu’un contrat d’artiste n’est pas avantageux. En gros, rester indé mais avoir un soutien financier pour faire ce que j’ai envie de faire, ça ce serait bien. 

iHH™ : Et au niveau des projets musicaux, qu’est-ce-qui nous attend maintenant ? 

Là je vais sortir quelques singles à la rentrée, des trucs un peu plus énervés pour continuer d’assoir et d’affirmer ce que je revendique depuis le début. En parallèle je bosse vraiment sur un projet intemporel et universel, quelque chose qui me ressemble vraiment, je vais continuer de taffer jusqu’à ce que ça pète !