On découvre l’émérite trompettiste Ibrahim Maalouf comme comédien au théâtre Le 13e Art, dans la pièce de Denise Chalem, “Un Homme Qui Boit Rêve Toujours D’Un Homme Qui Écoute”, qui déjoue les injonctions sociales. Le musicien trouve tout à fait sa place dans cette ode à la tolérance. Il s’empare du texte avec une humilité qui va droit au cœur. Rencontre avec un artiste pétri d’humanité.

Dimanche 31 mars, au théâtre Le 13e Art, s’offre à nous une dernière représentation de la pièce “Un Homme Qui Boit Rêve Toujours D’Un Homme Qui Écoute”, pour y découvrir le trompettiste Ibrahim Maalouf comme comédien, aux côtés de Thibault de Montalembert et Sarah-Jane Sauvegrain. Entouré de professionnels de haute volée, le natif de Beyrouth s’en sort fort bien. Au fil des représentations, il projette sa voix avec plus d’assurance, jusqu’à atteindre naturel et clarté. Les artistes de cette aventure illustrent avec authenticité la phrase de Kamel Daoud, “Toutes les langues sont les nuances d’un seul feu”.

Photo © Fabienne Rappeneau

Pour concevoir cette œuvre, l’auteure et metteuse en scène Denise Chalem s’est inspirée précisément des chroniques de Kamel Daoud, avec lesquelles elle articule des textes de sa propre plume. Sont abordés de nombreux thèmes – condition de la femme, islamisme politique, religion, etc. Peut-être un peu trop, car on a quelquefois une impression d’éparpillement. Le texte, s’il était plus resserré, gagnerait en densité. Restons justes, assister à “Un Homme Qui Boit Rêve Toujours D’Un Homme Qui Écoute” reste un plaisir. La pièce est servie par un décor sobre, ingénieux. Les artistes nous communiquent l’engagement vrai, jubilatoire, par lequel ils s’approprient le propos.

Le comédien à la trajectoire luxuriante Thibault de Montalembert, ancien pensionnaire de la Comédie-Française, incarne avec une justesse savoureuse l’alter ego de Kamel Daoud. Sarah-Jane Sauvegrain, distinguée du Talent Cannes Adami en 2016, est particulièrement habitée, lorsqu’elle donne chair et voix au combat des femmes.

La béance du déracinement

Les séquences où Ibrahim Maalouf joue de la trompette et du piano insufflent une respiration bienvenue. Pour ma part, j’aurais aimé qu’elles durent plus longtemps, pour que nous puissions nous immerger dans la poésie pleine et entière du musicien. Reprenant le fil rouge de la pièce, sa trompette à quarts de ton souffle, aux quatre vents, la nécessité impérieuse de la tolérance.

Ibrahim Maalouf, dont les collaborations sautent allègrement les frontières (de Quincy Jones à Angélique Kidjo, en passant par Sharon Stone, Salif Keita, Amadou et Mariam, De La Soul…), garde, chevillée à son art, l’ouverture à l’autre.

Il a été pétri par la réflexion sur la notion d’identité, que son oncle Amin Maalouf, éminent homme de lettres, a scrutée dans son essai visionnaire, “Les Identités meurtrières” (1998). Il a été forgé par les affres de la guerre civile au Liban et par l’exil de ses parents, avec lesquels il s’est établi en banlieue parisienne. Il a été façonné par la béance que le déracinement creuse au plus profond de soi et qu’il a choisi de transfigurer en infinie beauté à travers son chant de trompette aux mille nuances, aux mille vibrations d’humanité.

Photo © Fabienne Rappeneau

iHH™ : Comment s’est présentée à vous l’opportunité d’être comédien ?

Ibrahim Maalouf : Je n’y avais jamais songé. Un jour, Denise Chalem m’a dit qu’elle avait écrit une pièce en pensant que je pourrais jouer un des personnages. Ne m’imaginant pas du tout faire du théâtre, j’ai été, sur le coup, réticent à l’idée. Elle a insisté pour que je lise le texte de “Un Homme Qui Boit Rêve Toujours D’Un Homme Qui Écoute”. Elle m’a rassurée sur la préparation dont j’allais bénéficier, afin que je puisse relever le défi.

Je suis convaincu que, de la part de tout artiste, il est essentiel de se remettre en cause, se mettre en danger. Pour ne pas tomber dans un confort stérile. La proposition de Denise Chalem a résonné en moi. Elle m’a à la fois inquiété et exalté. Puis, je me suis dit que cette expérience pouvait être positive et m’emmener ailleurs, hors de mes repères.

J’ai été touchée par la bienveillance de Denise et de toute l’équipe. J’ai lu le texte. Et j’ai été convaincu. Car les thèmes qui sont abordés dans la pièce m’interpellent depuis toujours, et encore plus à notre époque où l’intolérance explose aux quatre coins du monde. “Un Homme Qui Boit Rêve Toujours D’Un Homme Qui Écoute” est une ode à la tolérance : un message pressant, précieux.

Teaser vidéo de “UN HOMME QUI BOIT RÊVE TOUJOURS D’UN HOMME QUI ÉCOUTE”, au Théâtre Le 13e Art

iHH™ : Monter sur scène pour jouer de la musique ou pour interpréter un texte, en quoi cela diffère-t-il, pour vous ?

Ibrahim Maalouf : Les deux situations n’ont rien à voir. Quand on joue des notes, on peut commettre une erreur, mais ça ne blessera personne, au pire ça dérangera. Mais se tromper dans les mots, cela peut avoir de graves conséquences. Les mots peuvent contenir de la violence, ils peuvent blesser, et même tuer.

Je me suis toujours protégé des mots. Je dois avouer qu’exprimer les choses par les mots suscite en moi parfois de la crainte. La peur d’être maladroit à travers des termes mal choisis. Je suis issue d’une famille d’écrivains, journalistes et poètes. Dès mon jeune âge, le rapport au verbe m’a impressionné.

iHH™ : En 2023, votre oncle Amin Maalouf a été élu secrétaire perpétuel de l’Académie française. Votre grand-père Rushdi Maalouf, journaliste et musicologue, a été chanté par la légendaire Fairuz. Vous êtes né d’un père trompettiste et d’une mère pianiste. N’est-ce pas un héritage lourd à porter ?

Ibrahim Maalouf : Non, dans le sens où c’est l’amour qui prévaut, dans ma famille. La littérature tient une place importante, chez nous. Cela m’a enrichi intérieurement. Si je ne suis pas à l’aise avec les mots dans la vie, c’est plutôt dû à un complexe remontant à l’enfance. Quand je suis entré à l’école, j’avais beaucoup de lacunes en français, parce que j’avais été éduqué en arabe. J’ai eu du mal à m’adapter, cela m’a pris du temps. C’est vers la fin du collège que j’ai réussi à rattraper mon retard. Même si, maintenant, il n’y a pas d’autre langue que je maîtrise autant que le français, la langue française garde néanmoins un mystère pour moi.

Photo © Fabienne Rappeneau

iHH™ : Ce qui m’a frappée, tandis que je suis votre travail depuis quasi 20 ans, c’est cette sorte de pudeur, de timidité, qui reste nichée en vous, même si la musique vous permet de vous dévoiler…

Ibrahim Maalouf : C’est vrai. Quand on voit un artiste sur scène, on croit que c’est une évidence pour lui. Mais c’est loin d’être toujours le cas. Depuis l’enfance, je suis, non pas vulnérable, mais timide, introverti. La musique m’a permis de m’ouvrir et d’exprimer ce que je ne pouvais pas dire par les mots. Monter sur scène comme comédien, je ne l’aurais jamais imaginé. Je remercie Denise Chalem, Thibault de Montalembert, Sarah-Jane Sauvegrain et toute la troupe, pour leur accueil généreux.

“Refuser les assignations, débusquer l’inconnu”

iHH™ : Dans cette création théâtrale, Denise Chalem déjoue les assignations : le comédien français Thibault de Montalembert joue le rôle d’un chroniqueur algérien ; vous, qui êtes né au Liban, interprétez un musicien français ; l’actrice française Sarah-Jane Sauvegrain incarne une femme algérienne. C’est important, selon vous, d’effacer les catégories, de refuser les injonctions de l’ordre établi ?

Ibrahim Maalouf : Oui. C’est d’autant plus nécessaire pour un créateur. Être artiste, c’est explorer des pistes nouvelles, débusquer l’inconnu. Le refus des assignations constitue la base de “Un Homme Qui Boit Rêve Toujours D’Un Homme Qui Écoute”. C’est une posture capitale aujourd’hui, alors que, de toutes parts, on exige que nous donnions notre avis sur tout et n’importe quoi, et que, de plus, notre opinion rentre dans la case préétablie, corresponde à l’avis général, réponde à des codes rigides… Les personnages que Thibault et moi interprétons sont des créateurs, l’un par le verbe et l’autre par la musique. La vie a amené nos personnages à être amis, alors que rien ne les y prédestinait. Au contraire, beaucoup de choses auraient pu les séparer.

Dans la pièce, nous nous engueulons, mais nous sommes capables de nous retirer, de réfléchir, de nous départir de notre orgueil et de revenir l’un vers l’autre. En définitive, nous refusons les injonctions sociales, nous écoutons notre cœur et notre conscience. “Un Homme Qui Boit Rêve Toujours D’Un Homme Qui Écoute” est un hymne à l’altérité et à la liberté.

Entretien réalisé par FARA C.

CAPSULE VIDÉO, “UN HOMME QUI BOIT RÊVE TOUJOURS D’UN HOMME QUI ÉCOUTE”, Théâtre Le 13e Art

INFORMATIONS PRATIQUES :

Un Homme Qui Boit Rêve Toujours D’Un Homme Qui Écoute, pièce de Denise Chalem. Avec Ibrahim Maalouf, Thibault de Montalembert et Sarah-Jane Sauvegrain. Production par Le 13e Art, Samantha Denis.

Le 31 mars 2024, 17 heures, dernière représentation, au théâtre Le 13e Art, Centre commercial Italie 2, Place d’Italie, 75013 Paris, métro Place d’Italie.

Réservation : 01 48 28 53 53 ou via mail ici : guichet13emeart@gmail.com. Ou encore en ligne sur https://le13emeart.com

La pièce est publiée aux éditions L’Avant-Scène Théâtre, 80 pages, 14 €

https://www.avantscenetheatre.com/catalogue/un-homme-qui-boit-reve-toujours-dun-homme-qui-ecoute

Ibrahim Maalouf :

Voir https://www.ibrahimmaalouf.com

Notamment, lire le captivant ouvrage :

“Ibrahim Maalouf – Petite Philosophie De L’Improvisation” (2021), Editions des Équateurs / Mister Ibé, 256 pages, 18 €

https://editionsdesequateurs.fr/livre/Petite-philosophie-de-l%E2%80%99improvisation/108