Jewel Usain : une carrière en “Mode Difficile”

Depuis une dizaine d’années, Jewel Usain consolide sa place dans le paysage rap en France, en dehors de la tendance. Avec “Mode Difficile”, son dernier projet disponible depuis le 7 mai 2021, il repousse encore les limites de son rap. Nous l’avons rencontré à cette occasion. 

Interview : Dorian Lacour

iHH™ : Salut Jewel. On va commencer par une question qui peut sembler cliché, mais j’ai vraiment l’impression qu’avec “Mode Difficile”, tu as atteint ta maturité musicale, et peut-être même humaine ?

Tu as raison. Dans la musique, je sais pas, je pense qu’on peut toujours aller plus loin, mais c’est vrai qu’à l’instant T, je ne suis plus le même que dans les projets précédents. J’ai une manière différente de travailler, on peut dire qu’entre temps j’ai pris de la maturité. C’est le fruit du travail. Dans le rap, j’ai toujours été ouvert, même en terme de musique, j’écoutais des trucs comme de la pop, les gens me jugeaient ! Dans ce que je kiffe j’ai toujours été ouvert, mais ça se voyait pas dans mes sons. Avec le temps, tu te relâches, tu prends du recul.

iHH™ : Je voulais aussi revenir sur la vidéo d’annonce du projet, que tu as mise en ligne sur YouTube il y a environ un mois. Comment est-ce-que cette idée de fiction t’est venue ?

Je crois que ça m’est venu vachement tôt. C’est le genre de concept que j’ai en tête depuis longtemps, j’ai toujours voulu annoncer mes projets de manière un peu particulière. Je dirais pas novatrice, mais de manière originale. J’ai pas pu le faire avant, mais là les planètes étaient alignées. Mon équipe a vraiment pris du niveau, et moi aussi, dans l’écriture de mes scénarios, j’ai pris du niveau.

iHH™ : Est-ce-que tu pourrais d’ailleurs m’expliciter ce titre, “Mode Difficile”. On comprend, grâce à la vidéo, que tu tires un parallèle entre un choix de difficulté dans un jeu vidéo et ta carrière dans le rap, je me trompe ?

C’est carrément ça oui, le parallèle que j’ai voulu faire. Malheureusement, j’ai pas choisi la voie la plus simple. De par ce que je véhicule comme musique, je suis un peu différent de ce qui se fait, dans la tendance. Pendant un bon moment j’avais un aspect hors temps, avec la tendance. Quand ils faisaient de la trap, je faisais du boom bap, j’étais pas tout à fait dans l’autotune. Je me suis rendue la tâche vachement difficile, tu mêles ça au fait que je suis en totale indépendance, frère y avait pas d’argent. Les clips étaient sympas, mais on pouvait pas faire plus que ça. On jouait vraiment en mode difficile en fait.

iHH™ : Cette idée de parcours du combattant, elle revient dans le morceau “Kitano Ken”, quand tu dis “c’est pas du rap c’est d’la varappe” et que “tu n’as plus les étoiles dans les yeux des petits bambinos”. Est-ce-que tu es devenu moins joyeux, avec le temps ? 

Je suis toujours enthousiaste, à l’idée de faire certaines choses. Des fois je me dis que j’ai même plus de mordant. Maintenant, c’est vrai que certaines choses ne me font plus kiffer. Par exemple, si on me dit que je vais passer dans telle ou telle émission, je m’en bats les couilles. C’est que de la télé frère, on s’en fout, j’ai pris beaucoup de recul sur ça. C’est aussi ce qui me permet de garder les pieds sur terre. Peut-être que je suis un peu blasé, mais ça me permet de ne pas perdre de temps. Effectivement, on fait des trucs de ouf grâce à la musique, et pour la musique. Par exemple, mon année 2019, elle a été incroyable. On m’a invité à Miami pour faire un feat avec un mec de là-bas. Moi qui n’avais jamais quitté mon truc, on me dit de partir aux États-Unis, tous frais payés, pour la musique. Forcément, je suis émerveillé, je ne suis pas fait de pierre. Il y a des choses qui arrivent à m’avoir, moins qu’avant, mais toujours.

iHH™ : Le morceau éponyme, “Mode Difficile”, je le trouve assez remarquable. Déjà la prod° est hyper-complexe à rapper, qui l’a composée ? Comment est-ce-que tu l’as choisie ?

C’est Antoine Bodson qui l’a composée. Il produit 90% du projet, et il est à la tête de pas mal de tracks. J’ai pas vraiment trouvé ça compliqué à rapper par contre, je lui ai roulé dessus en vrai à la prod°. Ce que j’aime bien avec ce morceau, c’est qu’on ne comprend pas tout de suite où il va. On prend facilement vingt secondes à se demander si, oui ou non, je suis dans les temps, et puis au premier kick tu captes que je suis dans les temps, c’est bon. C’est une prod° assez alien, elle ne ressemble à rien de ce qui peut se faire en ce moment.

iHH™ : Pour rester dans les prises de risque musicales, comment ne pas parler du morceau “NZT48” ? C’était quoi l’idée avec ce refrain qui explose ?

Ce morceau a une grosse histoire, et c’est un de mes préférés. À la base, il n’était pas comme ça. Les couplets c’étaient les mêmes, les refrains à peu près, mais on avait pas gardé le son parce que quelque chose n’allait pas dans l’instru. J’étais chez Antoine un jour, et il a repris la prod°, avec ce refrain, tous les tambours, tout. Directement j’ai dis “mais c’est ça mec, c’est comme ça !” et on l’a retenue. Il y a quelque chose d’orchestral, qu’on ne retrouve pas ailleurs. Ce qu’Antoine a fait dans “Mode Difficile“, on le retrouve dans “NZT48“, c’est-à-dire quelque chose que tu n’entends pas souvent, que tu ne retrouves pas partout. Au début c’était un bon son, là il est devenu incroyable.

iHH™ : Tu as envoyé le clip de l’intro de l’album, “T’es qu’une merde”, qui est devenu en quelques jours l’un de tes plus gros succès. Tu t’y attendais ?

Tu sais quoi, pas du tout. J’avais un peu peur même, au moment de sortir la notice. Pendant trois minutes je parle, il y a pas de son, c’est un “sketch”, une prise de risque, alors déjà je flippais. Je craignais que les gens ne suivent pas le délire et calculent pas les morceaux. Mon équipe n’était pas forcément chaude d’envoyer “T’es qu’une merde” en premier. On a pris ce risque justement parce que c’était le morceau qui amenait le mieux mon personnage. Si j’avais envoyé “Paw Patrol” à la place, on aurait eu l’impression d’écouter un mec qui sait rapper, c’est sûr, mais pas une histoire. J’ai fait le forcing pour “T’es qu’une merde”, et les gens ont adhéré de fou, ils se sont dit “ok je suis en train d’écouter un gars qui a quelque chose à me raconter !”

iHH™ : Ensuite donc tu as dévoilé le clip de “Paw Patrol”. Dans ce morceau, qui a aussi été très bien reçu, tu dis “si t’as des connards qui ont percé trop tard, c’est qu’y a des connards qui ont percé trop tôt”. Toi, tu penses avoir percé trop tard ?

Je pense que j’ai même pas percé frère. Par contre, si je perce, c’est sûr que je ferais partie des mecs qui auront percé trop tard. Je n’en suis pas encore à ce stade-là, mais je le pense de ouf. Je pense qu’il y a des mecs qui gâchent des places, qui remplissent des chaises pour rien. Mais en fait, les deux je les vois en connard, parce que les deux ne sont pas à la place qu’ils devraient être. Je sais pas si c’est grâce au streaming, mais je dirais que l’ère commence à changer. Il y a énormément de mecs qui commencent à retourner sur des gros textes écrits, et le public suit de plus en plus. À un moment donné, c’est tout bête, mais la tendance en premier c’est toujours de suivre quelque chose qui n’est pas suivi. Pour moi, “Mode Difficile“, soit ça m’ouvre des portes, soit c’est les oubliettes. Je me vois bien arrêter, si ça ne marche pas, et je te parle pas de chiffres quand je dis ça.

iHH™ : Je voulais aussi te parler du cinéma, qui a un rôle prépondérant dans ce projet et plus globalement dans ta carrière. Quel est le lien, pour toi, entre le cinéma et le rap ?

Le cinéma influence énormément mon rap. Le fait que je raconte beaucoup d’histoires, c’est quelque chose que j’emprunte au ciné. Ils ont une manière de faire, avec une énonciation, un ou plusieurs éléments perturbateurs, une conclusion. C’est des chapitres, que tu trouves dans les films, et que je mets dans mes sons. Dans ma manière de faire les clips aussi, je veux que ce soit cinématographique.

iHH™ : Faire du cinéma, c’est quelque chose qui t’attirerait ?

Franchement, j’ai déjà eu de toutes petites expériences. Dans une série, “Gabriel“, qui était sur Canal + il y a quelques années. J’ai tourné avec Daniel Auteuil et Camélia Jordana aussi, dans “Le Brio“. Honnêtement, je me rappelle de ce qu’ils m’ont fait jouer, mais je ne l’ai jamais vu, je sais même pas si j’ai été gardé au montage. L’acting c’est quelque chose qui me parle, s’il y a une opportunité, un truc qui se présente, je tenterais le coup. Sam’s par exemple, au-delà de “Validé“, c’est une carrière qui me fait rêver.

iHH™ : Pour revenir un peu à l’album, tu invites Usky sur “T’avais des rêves”. Vous aviez déjà rappé ensemble par le passé si je dis pas de bêtises ? 

Exactement, sur “Flammes“, le morceau de Nov où il y avait aussi 3010. La connexion entre nous s’est faite ainsi. On a joué le morceau au concert de Nov, au Trianon, Usky était là, c’est un mec marrant. C’était une évidence de l’avoir, quand j’ai écrit ce morceau, je me suis dit “il me faut Usky !”, et ça n’a pas loupé. J’aime beaucoup ce mec, parce qu’il a des opinions ultra-tranchées, mais la manière dont il l’argumente, à la fin t’es obligé de dire “ouais bon, je respecte.” Usky c’est un bon gars, et le morceau est lourd.

iHH™ : Il faut aussi qu’on parle de “Malcolm & Marie”. Tu as poussé les limites de ton rap encore plus loin, tu chantes carrément au refrain. Pourquoi avoir choisi de faire ça ?

Je pense que chanter, j’ai toujours voulu le faire. Dans mes premiers morceaux, il y avait de la mélo, mais je ne le faisais pas bien, je le faisais tristement mal. Chanter c’est un aspect de moi, c’est mon délire, à la Post Malone. C’est pour me rappeler toute la pop que j’ai kiffé. En plus, je fais cette musique avec mes gars, on est entre nous, sur des sessions, alors je peux faire ce que j’ai envie de faire, sans pression.

iHH™ : Je voulais aussi revenir sur Argenteuil, d’où tu es originaire. Étrangement, alors que le 95 regorge de talents, cette ville n’est pas encore bien mise en lumière sur la carte du rap français. Tu espères mettre davantage de lumière sur Argenteuil, toi ? 

Bien sur, j’aimerais mettre plus de lumière sur Argenteuil. Ça bouge ici, un peu comme dans les années 2000, mais il faut qu’on se structure. Il faut qu’on apprenne à faire les choses plus carrées, à se professionnaliser. Après, il y a plein de choses qui se construisent ici, autour du foot par exemple, mais c’est vrai qu’au niveau du rap il n’y a pas grand chose encore à l’heure actuelle. Ça va changer, je pense.

iHH™ : Le projet se conclut sur “En plein océan”. Il fallait que je te parle du grand final, ce solo de guitare incroyable. C’était une évidence de terminer l’album ainsi ?

J’ai du mal à me rappeler comment elle s’est faite celle-là. À la base il y avait un solo de guitare sur “Malcolm & Marie” qui était grave lourd. Ensuite, Antoine Bodson a fait ce solo sur “En plein océan“, et j’étais en mode “wow oh la vache qu’est-ce-qu’il vient de faire ?” Antoine, encore une fois, il est rempli de ça, il le fait avec une facilité incroyable. Dès qu’il s’y met, c’est toujours des tueries. Là, c’était trop propre pour terminer l’album autrement.


Vous pouvez écouter “Mode Difficile” de Jewel Usain juste ici :