TiNAA, un rap pluriel pour représenter ceux qu’on n’entend pas.

Tinaa a fait du doute une boussole et de la scène un exutoire. Rappeuse de 27 ans, elle revendique un rap pluriel où la poésie croise la chanson, où les styles s’entremêlent et où l’énergie punk affleure sous la rime. Sur scène, elle se dévoile, parle avec son cœur et installe un univers total. Portrait d’une artiste singulière, engagée à sa manière, qui vient de sortir son tout premier album « Minuit Sonne ».

Interview : Léo SCALCO

iHH™ : Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter pour ceux qui ne te connaissent pas encore ?

Tinaa : Alors moi c’est Tinaa, avec deux A. J’ai 27 ans, je suis rappeuse depuis quelque temps maintenant. Aujourd’hui je vis à Nantes, mais je viens de la Mayenne à la base. J’aime fusionner plusieurs univers : le rap au sens large, la poésie, la chanson… Vous le savez mieux que moi mais le rap peut prendre tellement de formes différentes. Ça peut aller jusqu’à la techno, ce n’est pas quelque chose de figé. Sur scène, j’invite le public à entrer dans mon monde. Je me dévoile et parle sans retenue. J’ai un rapport très entier et viscéral à la musique.

iHH™ : D’où est-ce que ça vient, quelles sont tes influences ?

Tinaa : Je viens d’une chanson française très « tripale » : noire, mélancolique et torturée. Mano Solo m’a beaucoup marquée. Il y a aussi un côté rock, avec Les Têtes Raides notamment, pour l’énergie punk, et Édith Piaf forcément qui m’a beaucoup inspirée. Côté rap, je dirais Dooz Kawa [R.i.P.] et Keny Arkana, pour son engagement.

iHH™ : Peux-tu nous raconter ta victoire au Hip-Hop Talents en 2024 ?

Tinaa : Ça a été une expérience de ouf’. Déjà, je n’avais pas vraiment compris que c’était un open mic où tu découvres l’instru comme ça, au dernier moment. En plus, c’était le lendemain de la fête de la musique où j’avais joué et pas que (rires). J’ai vu la télé et tout, donc je suis rentré à midi pour me maquiller (rires). À aucun moment je me suis dit que j’allais gagner. Mais comme je faisais déjà pas mal de concerts à cette époque, j’ai réussi à emporter le public et le jury grâce à mon expérience scénique. Après, je me suis retrouvée en finale à Paris : j’étais hyper stressée, je ne me sentais pas légitime d’être là. Je n’ai pas du tout ce truc de gagne ou de présomption, contrairement aux autres gars qui étaient là et qui fanfaronnaient. Il y a même une équipe qui se foutait de ma gueule parce que j’étais concentrée et avant de monter sur scène, j’ai effectué des exercices de respiration… Big up à eux d’ailleurs (rires).

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Photo : Sofiane Bouchard

iHH™ : Cet été, tu étais programmée au festival Au Foin De La Rue. Tu as une histoire un peu particulière avec ce festival comme tu es originaire des environs en plus ?

Tinaa : J’ai fait mes premiers festivals ici ; y revenir comme artiste, c’est fou. Être sur l’affiche avec autant de beaux noms, c’est un bel accomplissement. Jamais je n’aurais imaginé être de l’autre côté de la barrière. Toute ma famille et tous mes potes seront là. C’est beaucoup de fierté. J’ai commencé à écrire mes premiers textes quand j’ai perdu mon père. Il rêvait que je sois musicienne. Je me demande comment il réagirait en me voyant maintenant, alors que je vais monter sur la scène d’un festival qu’on avait fait ensemble quand j’étais petite.

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Photo : Sarah-Mei Chan

iHH™ : La sincérité dans tes textes est pour toi une forme d’engagement. Tu peux nous en dire plus ?

Tinaa : On me qualifie souvent de rappeuse engagée. C’est vrai, par ma personnalité, les combats que je mène, mes prises de position sur les réseaux et certaines de mes chansons. Mais sur un concert d’une heure, j’ai 4 ou 5 morceaux qui prennent parti sur l’accueil des personnes migrantes, les violences policières, etc. En dehors de ça, la plupart des sujets que j’aborde sont plutôt introspectifs, très intimes, avec une mise à nu. Et ça aussi, c’est politique, d’une manière indirecte. Venir, se dévoiler et dire : « voilà, parfois je me sens comme une merde, peut-être que vous aussi ? Venez, on se regarde, on essaye de se comprendre. On arrête d’être dans une logique d’empowerment sans fin, dans un monde où il faut toujours aller plus vite, être plus performant, et on se connecte. » J’aspire vraiment à ce rap intime, l’intime pour le politique.

CLIP : « Grandir »

iHH™ : Tu n’aimes pas l’étiquette de l’artiste engagée ?

Tinaa : Je ne sais pas, mais il y a quelque chose qui me dérange dans le fait d’être une « artiste engagée ». Au niveau de ce que ça sous-entend. C’est génial de fédérer des gens et ça fait du bien de dire certains messages, mais je trouve qu’on peut vite rentrer dans de la démagogie, dans du prosélytisme. Je pense que toute situation est complexe. Même si parfois prendre position, ça fait du bien, je trouve que ça peut manquer de nuances si on ne fait que ça. C’est une grande question que je me pose : « est-ce qu’il faut que je sois clivante et que je fasse du bien aux personnes qui pensent comme moi, en affirmant des idées fortes ? Ou est-ce qu’il faut plutôt, comme quand je parle de mes pensées intimes, essayer de parler à tout le monde pour toucher le plus de gens possible pour plutôt semer des graines ? » Je n’ai pas encore la réponse…

iHH™ : Il y a quelque chose avec « l’apologie du doute » dans tes textes. C’est quelque chose que tu cultives ?

Tinaa : Le doute me garde vivante. Dans « Blues », j’écris : « j’me méfie des gens se disant très avisés / À mon avis c’est bien médisant dans le veau-cer / J’aime avoir le doute bien aiguisé / Que la certitude n’empoisonne pas mes viscères ». Je me suis même tatouée un point d’interrogation sur le pouce pour ne jamais oublier de douter et pour ne pas devenir une « vieille conne » (rires).

CLIP : « Sors De Ma Tête »

iHH™ : Tu as aussi fait évoluer ton esthétique scénique. Pourquoi ?

Tinaa : Je me maquillais avec une bande rouge sur les yeux. Quelqu’un m’a écrit pour demander si j’étais d’origine autochtone et si je n’étais pas dans la réappropriation culturelle. J’y ai été très sensible. Je suis anticolonialiste, donc je me suis remise en question. J’ai conclu que oui, c’était de la réappropriation et du coup j’ai arrêté, même si les gens m’identifiaient à ça. Une petite fille est venue récemment avec une bande rouge à un de mes concerts, c’était très mignon mais ce n’est pas grave. Je préfère être en accord avec ce que je défends. Si ça offense ne serait-ce qu’une personne, c’est déjà trop.

iHH™ : Dans « Blues », tu parles de ton indépendance en tant qu’artiste. Est-ce obligatoire pour rester intègre ?

Tinaa : Cette envie d’indépendance est assez naturelle au vu de l’industrie musicale. Pour moi, c’est inenvisageable de faire l’impasse sur le message et d’avoir à rendre des comptes. Et puis il y a un côté très anticapitaliste dans ce que je propose. Mais je ne suis pas fermée. Je sais qu’il existe aussi des structures qui peuvent se situer à la limite, qui restent éthiques, avec des valeurs. Je pense qu’il y a un juste milieu qui pourrait se situer entre les deux, où je pourrais rester intègre, proposer un travail de qualité et toucher un large public. J’aspire à vivre de ma musique, à accéder à des scènes moyennes, tout en proposant un show technique et complet. Et pour faire ça, j’ai conscience qu’il faut un peu de budget. D’ailleurs, je tiens à dire qu’on a la chance, en France, d’avoir le régime de l’intermittence du spectacle qui permet à des artistes totalement indépendants de vivre de leur musique. C’est incroyable ! Mais pour que ça dure, il faut voter pour les bonnes personnes (rires).

iHH™ : Ton rap est influencé par plusieurs univers musicaux mais aussi par du rap « à l’ancienne ». Que t’inspire le rap actuel, plus « mainstream » ?

Tinaa : Je viens d’un milieu qui est peu représenté et plus alternatif comme le punk, la free party et la techno. Et dans ces milieux-là, les gens me disent « merci de représenter qui on est, il n’y a pas grand monde qui le fait ». En fait, avec mon rap, j’ai surtout envie de représenter des gens qu’on n’entend pas. Après je n’aime pas cracher sur le rap « mainstream ». S’il y a autant de jeunes qui l’écoutent, ce n’est pas pour rien. Je trouve qu’il y a beaucoup de mépris de classe derrière la critique de certains artistes, comme Jul par exemple. Parfois, ça étonne les gens quand je dis que j’aime bien Jul. Mais il a réussi à faire quelque chose, à rassembler les gens. Ça me saoule les puristes qui disent « le rap c’était mieux avant ». Évidemment, je n’écoute pas Jul comme j’écoute IAM ou NTM. Je n’y trouve pas la même chose. Mais je trouve que tout n’est pas à jeter non plus. Même si quand j’écoute Skyrock, ça peut me faire un peu mal aux oreilles parfois (rires). Notamment sur la vision des femmes, il y a des trucs que j’ai du mal à entendre bien sûr, mais il ne faut pas tout mettre dans le même panier.

CLiP : « Le Bruit Et L’Odeur »

iHH™ : Être une femme dans le milieu du rap, c’est plus dur selon toi ?

Tinaa : Dans une société patriarcale, c’est forcément plus compliqué, notamment en termes de légitimité. Par exemple, les garçons rappent dans leur chambre depuis qu’ils ont 10 ans. Je n’ai pas eu cette chance en tant que fille, je me suis sentie moins légitime. Donc j’ai mis plus de temps à prendre confiance en moi. Mais à force d’avancer et de gagner des concours, comme le Hip-Hop Talents, je me suis dit : « c’est bon, tu as ta place ici ». J’ai dû me mettre des œillères et me dire « allez j’y vais ». Et je sais qu’il y a des sistas pour qui c’est plus dur… Et c’est vraiment dommage car elles ne sont pas moins talentueuses ! Après est-ce que le rap est sexiste ? Oui il l’est, mais au même titre que les autres styles musicaux. C’est dit de manière très crue parce que c’est le rap, mais il ne l’est pas plus que dans d’autres milieux. Et au moins, comme il est dit crûment, on peut le pointer du doigt ! Là où dans la pop ou le rock, c’est plus caché. Je pense que dire « le rap est sexiste », c’est du mépris de classe ! Va dans n’importe quel concert, tu verras que le sexisme est partout. D’ailleurs, je pense aussi que l’avenir du rap, c’est justement celui des « non-mecs cisgenres » (rires). Parce que c’est bon, on les a vus et revus. Je pense que demain, ce sera une chance d’être une meuf dans rap, parce qu’on a des trucs à dire, on a vécu des traumatismes. Et quand ça va sortir, ils ne seront pas prêts (rires). Quand enfin on va se sentir légitime, ça va dépoter !

iHH™ : Tu viens de sortir un album, tu peux nous en dire plus ?

Tinaa : C’est mon tout premier album ! J’ai notamment pu le financer en partie grâce à ma victoire au Hip-Hop Talents donc c’est une petite consécration. Il s’appelle « Minuit sonne », et j’invite tout le monde à aller le découvrir. Il me correspond, j’y ai mis mes tripes. C’est un peu comme ouvrir un journal intime au cœur de la nuit, quand tout se tait autour, mais que dans la tête, ça bouge encore plus fort. Il y a ce mélange de rap et de chant qui me ressemble, avec des prods qui peuvent être à la fois brutes ou sensibles. Pour donner un exemple, j’ai sorti en premier le morceau « Mon Roi » à la fin du mois de novembre de l’année dernière, lors de la Journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Il parle des violences conjugales, c’est un sujet qui me tenait particulièrement à cœur, comme j’ai connu cela dans une précédente relation. Et il y a aussi plein d’autres choses dans cet album mais je n’en dirai pas plus. Il faut aller le découvrir. D’ailleurs, il est disponible sur toutes les plateformes de streaming et on peut aussi le trouver en physique à la fin de mes concerts. 

ALBUM COMPLET : « Minuit Sonne »

iHH™ : Quelles sont tes ambitions et projets pour l’avenir justement ?

Tinaa : Ce que je veux surtout, c’est continuer de kiffer. J’aimerais monter un show de ouf’ avec des musiciens, monter une équipe, faire du live, être entendu par le plus grand nombre de personnes. Je voudrais proposer une performance de qualité, quelque chose de beau et professionnel. Mais je ne vise pas forcément le grand succès, j’aimerais bien rester dans un truc un peu intermédiaire pour garder mon authenticité, mon esprit intimiste tout en restant connectée avec le public.

CLIP : Mon roi

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