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Guizmo : “Police partout, justice nulle part, c’est la vérité !”

Guizmo nous a accordé une interview par téléphone après son concert en octobre dernier à La Cigale, où il avait invité une équipe de proches et amis d’Adama Traoré, mort cet été dans la gendarmerie de Persan-Beaumont. En complément du dossier consacré au combat pour la vérité dans notre dernier numéro, iHH™ a la joie de dévoiler cet échange qui permet de comprendre comment et pourquoi Guiz a versé une larme sur scène pour “Qui sera le prochain”. Le Guiz persiste et signe : il assume absolument tout ce qu’il dit, tout ce qu’il fait.


Adama Traoré est mort le jour de son anniversaire, dans les mains des gendarmes. Peux-tu nous dire quelle a été ta première réaction quand tu as appris cette histoire ?
J’ai une histoire très particulière avec la police depuis que je suis jeune… et j’ai subi plus d’injustices avec la police que de… disons, de  “bonne entente”. Le premier truc que j’ai dit, c’est : “Qui sera le prochain?”, d’où le titre de mon morceau. J’ai eu un point de vue très très subjectif sur le moment. Je me suis dit : “c’est dégueulasse” et : “c’est des fils de putes” ! J’étais vraiment dans la haine, en fait.

On sait qu’il y a un mort par mois environ dû aux forces de l’ordre en France. Quelle explication donnes-tu à cela, et à pourquoi ça touche particulièrement les habitants des quartiers ?
Des études ont démontré que la police de proximité dans nos cités – les bleus, les îlotiers ou la BAC, en gros – est le secteur d’activité où on trouve le plus de dépressifs. Donc forcément, n’importe quel jeune peut être la proie ou le soulagement d’un condé qui pète les plombs après je ne sais combien de brimades, de courses-poursuites, de mal-dormi, mal-baisé, et de tout ce que tu veux. Et comme dans nos quartiers, ils sont souvent sollicités pour des trucs comme la délinquance mineure – mais qui est récurrente – ils finissent par péter les plombs. Selon moi, au-delà des tests concernant les aptitudes physiques, ils devraient faire passer des test psychiatriques et psychologiques, à ces condés. On n’est pas des punching-balls ! C’est vrai, il y a des délinquants chez nous, mais on ne mérite pas de se faire tuer, parce qu’on n’a tué personne ! Et s’il y a un mort par mois à cause de la police, il n’y a pas un policier mort par mois à cause des mecs de cité ! Donc au bout d’un moment, il faut regarder un peu au bon endroit, quoi…

Certaines associations dénoncent le fait que la police est clairement raciste, toi tu en penses quoi ?
Je ne peux pas dire qu’elle est raciste, mais je pense qu’elle est communautariste et communautaire, tu vois ? C’est à dire que ça ne la dérangera pas d’avoir un timal dans le Mondéo, mais le timal, ça ne le dérangera pas non plus de tamponner un malien. Je pense que c’est bien plus complexe qu’une histoire de race. La police, c’est une sorte de secte, ils font tout et n’importe quoi. Il n’y a pas d’explications, pas de jugements, personne ne cherche à savoir : “C’était un gardien de la paix, il a fait son devoir.” C’est tout, et c’est comme ça qu’ils nous expliquent la chose.

Est-ce-que tu pense qu’ils bénéficient d’une impunité, ce qui expliquerait les acquittements qu’on constate à chaque fois que des personnes meurent entre les mains de la police ?
Ah mais ça, c’est sur ! Il n’y a même pas besoin d’aller jusqu’à la bavure mortelle : l’impunité commence quand il y a un trafic dense sur le périph’ ou l’autoroute et qu’ils mettent leur gyrophares alors que personne n’est en danger, que personne n’est à transférer au commissariat… L’impunité commence par tous ces petits trucs qui révèlent que ce sont des gens qui se sentent au dessus des lois, et au dessus des pouvoirs qui leur incombent. Ça, c’est sûr et certain. Comme on dit :  “Police partout, justice nulle part”, c’est la vérité ! Quand tu vois le nombre d’interpellés en manifs et que tu regardes le nombre de condamnés après coup, tu tu te rends compte qu’on met tout le monde dans le panier à salade, alors qu’au final, sur soixante-dix mecs en garde-à-vue, t’en as trois ou quatre qui sont condamnés ! Et ça prouve bien que … si t’es comme ci ou comme ça, on te contrôle, “ferme ta gueule, en garde à vue, allez hop !”

C’est vrai, il y a des délinquants chez nous, mais on ne mérite pas de se faire tuer, parce qu’on n’a tué personne ! Et s’il y a un mort par mois à cause de la police, il n’y a pas un policier mort par mois à cause des mecs de cité ! Donc au bout d’un moment, il faut regarder un peu au bon endroit, quoi…

On est onze ans après la mort de Zyed et Bouna, est-ce-que tu avais suivi leur histoire ?
J’ai des problèmes avec la justice depuis mes quatorze ans. Je suis né en 1991, et pour Zyed et Bouna – je ne suis pas fier de le dire – j’ai fait partie des gens qui ont brûlé des voitures pour ces deux frères. Je fais partie des gens qui se sont bagarrés avec la police, qui ont fait de la garde à vue… Donc ça fait plus de dix ans que… pas que je suis en guerre avec la police, mais que je ne les aime pas, et ça c’est clair, net et précis.

Est-ce que tu peux nous parler de ta réalité, ton expérience, dans les rapports entre les jeunes de quartier et la police ?
La réalité, c’est que je suis un jeune un peu révolté, très à fleur de peau depuis tout petit, et que j’ai un rapport avec l’injustice. L’injustice et moi, ça fait dix mille, je ne peux pas la supporter. Et que quand tu viens me contrôler, que ça fait dix ans que je te connais, que t’es un keuf de mon quartier, et que je sais très bien que la barrette que tu vas prendre sur moi tu vas aller la fumer avec tes collègues autour d’un verre de rouge, bah ça part en couilles ! Et moi, je m’en bats les couilles de ta matraque, je m’en bats les couilles de ton tar-pé, je m’en bats les couilles de ta plaque, on se monte en l’air ! C’est tout. Et voilà ! J’ai vécu beaucoup d’affrontements avec la police, j’ai fait beaucoup de bagarres, j’ai beaucoup volé aussi, et les stupéfiants, les armes à feu… Plein de trucs ! Donc ça m’a confronté à eux, aussi. Et ce qui est sûr, c’est que ça ne colle pas entre eux et moi, depuis toujours.

Tu fais partie des seuls, avec Alivor, qui ont fait un morceau très vite sur la mort d’Adama…
Je l’ai fait parce que c’est mon frère ! C’est mon frère en Islam, c’est mon frère en territoire parce qu’il est Ouest-Africain comme moi. C’est un truc qui aurait pu arriver à n’importe qui. Ça me touche. Je ne vais pas étaler ma vie, mais j’ai des proches qui sont partis par balle – pas forcément par la police – mais c’est des choses dont il faut parler, parce que quand on se fait tuer, c’est pas comme si on mourrait d’une maladie ou qu’on était mort d’un accident. Là, on se fait tuer. Et ça, c’est pas normal, et il n’y a pas de réponse à ça. Comment nous, on nous condamne, parce qu’on est noirs, arabes, musulmans, ou même blancs de quartiers pauvres, mais pourquoi eux, ils ne sont pas condamnés ? C’est bizarre. Ça a de quoi révolter les gens.

Mais vous n’êtes quand même que deux à avoir réagi en musique…
Peut-être que certains ne veulent pas se mouiller, peut-être qu’il y en a que ça touche moins. Peut-être qu’il y en a qui s’en foutent aussi, faut dire la vérité ! Peut-être qu’il y en a pour qui c’est pas trop bon de parler de ce genre de choses, pour leur carrière… Tu sais, il y a plein de raisons. Moi, je n’incrimine pas, et je ne blâme pas ces gens qui ne l’ont pas fait. Moi, je l’ai fait parce que ça ne regarde que moi, tu vois ce que je veux dire ? Je ne l’ai pas fait en me disant “j’espère qu’on va lancer un mouvement pour Adama”, non. Je l’ai fait parce que, pour moi, c’est normal de dénoncer ce genre de choses.

Tu ne trouves pas qu’il y a un décalage entre l’investissement des rappeurs aujourd’hui et d’il y a dix ans, par exemple, pour Zyed et Bouna ?
Regarde, il y a plein de rappeurs qui ont pris position pour Zyed et Bouna il y a dix ans, qu’on n’a plus entendu sur les ondes par la suite et qui ont commencé à vendre moins d’albums… Peut-être que les gens s’engagent moins parce qu’ils privilégient l’ascension de leur carrière. Moi, personnellement, je m’en bats les couilles. Je fais de la musique pour dire ce que je pense. Je ne prétends même pas passer un message ou dénoncer les choses, mais dire ce que je pense, et ce que j’ai dit dans “Qui sera le prochain ?”, c’est ce que je pense.

Il n’y a pas des personnes autour de toi qui ont tenté de te dissuader de sortir ce son ?
Non, parce qu’on s’est tous sentis concernés. Dans mon équipe, il y a beaucoup de maliens et de sénégalais, je suis moi-même malien-sénégalais… On imagine nos mères à la place de la sienne, on imagine nos sœurs à la place des siennes…

Là, on se fait tuer. Et ça, c’est pas normal, et il n’y a pas de réponse à ça. Comment nous, on nous condamne, parce qu’on est noirs, arabes, musulmans, ou même blancs de quartiers pauvres, mais pourquoi eux, ils sont pas condamnés ?

“Qui sera le prochain” commence par une référence à  “Sacrifice de poulets”, tu peux nous expliquer pourquoi ?
Au moment des émeutes de fin 1990 – début 2000, dans le 95 aussi, c’est le Secteur Ä qui dénonçait la situation. Stomy [Bugsy, de l’illustre crew Ministère A.M.E.R – NDLR] avait fait ce morceau, et je commence mon deuxième couplet en disant:  “je devrais sacrifier un poulet et deux-trois collègues dans la foulée”. J’ai trouvé que c’était intéressant de mettre le sample de ce son, et le reste de mon équipe aussi, parce que ça représentait quelque-chose à l’époque et que le message est fort : il y a vingt ans, on rappait ça en espérant que les choses changent, et aujourd’hui encore, il y a un petit qui rappe ça, parce que rien n’évolue. Ou, en tous cas, rien n’évolue dans un sens positif.

Qu’est-ce-que tu penses de ce qui est arrivé à Jo Le Phéno et du harcèlement policier qu’il subit depuis ?
Je pense qu’ils veulent le tuer dans l’œuf ! Ils s’occupent de son cas tout de suite, parce que ça, justement, ça fait partie des choses qui peuvent le rendre connu. Ils ne sont pas cons, malgré ce qu’ils veulent faire croire, ils suivent l’actualité du rap et de la musique urbaine, et il savent que ça influence beaucoup la jeunesse. Ils veulent ça : l’envoyer en prison, lui trouver une couille et le mettre à l’ombre, histoire que d’autres rappeurs passent devant, ceux qui rappent “la paix”, ou “je suis français”… Pour évincer ceux qui, comme lui, mettent au grand jour les pratiques très peu orthodoxes de la police.

Mais ton texte est comparable, en terme de violence verbale, à celle de Jo Le Phéno… Tu penses que tu n’es pas inquiété car ils ne peuvent plus te tuer dans l’œuf, comme tu dis ?
Je ne sais pas, et je ne pense même pas à ça… Quand je fais ça, c’est pour nous. Eux, je m’en bats les couilles. Tout ce que je fais dans la musique, c’est pour nous. Comprendra qui pourra. Après, ce qu’ils pensent, ce qu’ils disent, ou que je ne sois plus diffusé… Quand j’ai commencé la musique je ne savais même pas si ça allait marcher, alors… Je m’en branle, en vrai ! Mais pour le moment, je n’ai pas eu de galères.

Quand je fais ça, c’est pour nous. Eux, je m’en bats les couilles. Tout ce que je fais dans la musique, c’est pour nous. Comprendra qui pourra.

Tu parlais de ces rappeurs qui chantent “je suis français”… C’est le cas de Black M, qui danse avec des flics dans son clip tout en portant le tee-shirt “Vérité pour Adama”. Quel regard portes-tu sur la censure dont il a fait l’objet ?
Je n’ai pas envie de dire que Black M est un rappeur à double discours, car je l’aime beaucoup, humainement et artistiquement. La Sexion, c’est des vrais bons gars. Mais je pense que dans le rap, il y a des limites à faire trop le grand écart… Dire que t’es dans un pays de koufar [mécréants, en arabe – NDLR] et après revendiquer que t’es français, donc dire une chose et son contraire… Il faut aussi comprendre la réticence des français moyens qui ne comprennent pas où il veut en venir. Le Français, il est comme ça. Et je ne parle pas du Français blanc, je parle aussi du Français noir, arabe, pakistanais, tous ceux que tu veux ! Quand il ne comprend pas, il n’aime pas ! Et je pense que le Français à mal compris Black M. Non, faire une chanson qui prône la justice pour Adama, et après faire une chanson en disant “je suis Français”, ce n’est pas quelque chose que je ferais… ! Et à porter ce T-shirt dans ce clip, je pense qu’il savait qu’il y avait 90% de chance pour qu’il se fasse censurer, parce que les médias ne diffuseront jamais ce genre de message, parce que ça implique la police, que c’est encore une affaire en cours, qu’il y a plein de paramètres qui font que tu savais à l’avance qu’il se ferait censurer, ce T-shirt là… Donc je ne sais pas pourquoi il a fait ça, je n’ai pas envie de juger ses intentions, je ne les connais pas et je l’aime beaucoup, mais… Voilà.

Tu as invité la famille et les proches d’Adama à ton concert à la Cigale, pourquoi c’était important pour toi ?
Ces personnes sont en deuil, et ils viennent à un jour de fête ! Je ne sais pas si tu vois un peu le paradoxe ! Donc moi, je suis là pour leur donner de la force, du réconfort, pour leur dire :  “même si tout le monde ne pense pas à vous, il y a quand même quelques soldats qui sont là”, et eux puisent de la force aussi, par le soutien que je leur donne. Donc ça a du sens, pour moi.

Dans “Attendez-moi “, tu dis : ” moi j’suis trop naïf, j’crois que j’vais tout régler avec des sons “…
Je change les choses, mais à mon échelle. Peut-être que je mets un peu de bonne augure dans sa famille, peut-être que je leur donne un peu de ce-for. Mais quoi qu’il arrive, je ne vais jamais changer le monde avec des chansons… ça, je le sais. Même des mecs comme Bob Marley, comme Michael Jackson, internationalement connus, n’ont jamais réussi à changer les choses… On fait de la musique avant tout, quelque-chose qui produit des émotions plus que des réactions.

On t’a vu très ému et très investi à la Cigale auprès de ses proches…
Je la vis, ma musique ! J’ai jamais fait semblant, je ne ferais jamais semblant. Voilà. Quand ça me “boum boum boum”, bah ça me “boum boum boum” !

Du coup, tu as pu prendre le temps de rencontrer sa famille ?
On a pris un petit quart d’heure pour discuter après le concert. Les gens n’ont pas besoin de savoir ce qu’on s’est dit, ça, c’était entre nous.

Mais si tu avais un mot à dire pour la famille d’Adama, ou à toutes les familles des violences et crimes policiers ?
J’ai un seul mot à dire : “Force !” Ne soyons pas dans l’apitoiement, ça ne rendra pas service à son âme. Plein de force !

Tu as participé à des marches, à des actions pour Adama ? Ou tu penses le faire ?
Non, je n’y ai pas participé, et je n’y participe pas. Parce que je trouve qu’il y a d’autres moyens beaucoup plus efficaces, par ma musique, par mes visites dans les quartiers en rencontrant des gens, des familles… Je préfère le côté humain, l’échange direct. Mais je respecte énormément le geste, j’ai toujours respecté les mobilisations. On ne peut pas se laisser tuer comme ça, et fermer sa gueule. Il y a des gens qui se sont battus pour qu’on soit Français, qu’on bénéficie des mêmes droits que tout le monde, et je ne parle pas que des droits des Français, je parle des droits de l’Homme ! On a le droit de parler, de dire les choses. Si Charlie Hebdo a le droit de publier la photo du prophète, nous aussi on a le droit de dire qu’on est révoltés quand la police tue nos frères.

 

J’ai un seul mot à dire : “Force !” Ne soyons pas dans l’apitoiement, ça ne rendra pas service à son âme.


Kasko, avec MaNu, Kindred.
Merci à Kevin et Yonea, aussi.