Vic Deal : une vision du hip-hop en Colombie, “hecho en Medellín”

En plein cœur d’une pandémie ultra gluante, mépriser les frontières fermées à double tour, renforcer la navigation sonore, être percuté.e par un sample parfaitement dosé, une voix sûre et certaine, des lyrics agiles, faites “maison”. Le morceau “Negras Intenciones” (album “La Costa Nostra”) est non négociable, il est là, il brille, il reste. “Tout est facile quand il n’y a pas de critère”. Rappeur, complice des platines, producteur, artiste de l’intérieur qui défend un rap “collectiviste”, c’est dans une conversation bien installée entre Paris et Medellín que Vic Deal nous embarque dans ses critères à lui. Ici, on parle des significations du rap en Colombie, du sens majeur que prend le rap pour lui. De son rapport au travail de composition. De la place que sa pensée critique toujours en mouvement laisse aux paroles. Du racisme au machisme… Il n’y a qu’un pas. Voire, pas besoin de se déplacer.

Interview et traduction : Morgane LE GUYADER
S.R. : Thomas PLAZY

Dans le rap, le respect se gagne par l’originalité, l’honnêteté, la constance, et la consistance.

En Colombie, je pense qu’on fait du rap avec la faim de devenir meilleur, la faim d’augmenter le niveau, la faim d’être plus pro.

Détester peut avoir du bon. […] Détester les injustices, ce n’est pas une affaire de goût.

VIC DEAL

iHH™ : Faire du rap, pour toi, ça veut dire quoi ? Et faire du rap à Medellín et de Medellín, ça veut dire quoi ?

V.D. : Comme toute musique, pour moi, le rap est un art. C’est une forme d’expression personnelle, l’expression d’un contexte précis. C’est ce qui est cool avec le rap : en étant né aux États-Unis, je sens qu’il a la capacité, comme tous les grands arts dans le monde, de s’adapter au contexte local et à la vie de chacun.e. Le rap que j’aime, c’est celui qui raconte des moments de vie, à la différence du rap commercial. Je crois que le rap a beaucoup évolué en ce sens, on le vit de façon plus personnelle, plus intime, on dévoile des parties de nous dans nos morceaux. En tout cas, à Medellín, on a appris à comprendre que notre langage, le “parlache”, l’argot, est très facilement adaptable au rap, et qu’il se connecte aux gens de nos localités. Je crois que c’est ça le succès du rap. Tu vois, comme cette phrase de Tolstoï qui dit “Raconte ton village et tu seras universel”, je crois que le rap a ça. Je pense que partout, plus que de s’imaginer internationalement, c’est important de représenter la façon dont les gens vivent dans leur ville, c’est ça qui vient alimenter ce qu’on raconte, ce qu’on peint, les mots qu’on utilise. Avant, je faisais autre chose comme musique, en lien avec le hardcore et le punk, mais je pense que dans le rap, l’écriture est assez libre, je sens que le rap permet de parler depuis une perspective très personnelle. J’y ai vu la possibilité de s’exprimer en détail. Et je pense que les rappeurs sont meilleurs au fur et à mesure qu’ils se dévoilent au moment de faire le récit de leur vie. Ouais, je pense que c’est ça le rap : un portrait, peut-être de ma vie mais, d’une certaine façon, le portrait de la réalité d’une génération. En Colombie, à la différence des “gringos” (États-Unis) qui ont fait du rap une industrie, je pense qu’on fait du rap avec la faim de devenir meilleur, la faim d’augmenter le niveau, la faim d’être plus pro. Quand il y a un producteur, une personne qui s’occupe du clip, une personne qui aide au niveau de la promo, quand il y a plus de personnes qui rejoignent ton projet, on commence à le percevoir d’une façon plus professionnelle. À la différence d’autres pays comme les États-Unis, la France ou même le Mexique, en Colombie, peu de personnes connaissaient les étapes à suivre pour lancer la musique, contacter les médias ; ces choses-là n’existaient pas, en tout cas ça se limitait aux groupes déjà connus. Alors que c’est important que les jeunes sachent comment on procède pour faire du rap de niveau professionnel sans en vivre, et c’est mon cas.

iHH™ : Pour toi, quels sont les groupes qui ont signé et marqué le rap en Colombie ? Et pourquoi cette vague de rap ne déferle pas en Colombie comme ça peut être le cas dans les pays que tu as mentionnés ?

V.D. : Je pense que les groupes de rap qui ont une grande visibilité en Colombie, c’est La Etnia, un groupe de Bogotá, ça c’est indiscutable. Crack Family parce qu’ils ont un style bien à eux, ils viennent de zones très marginalisées et, en Colombie, beaucoup de jeunes viennent aussi de là, où c’est grave pauvre, grave inégalitaire. À Medellín, je pense que c’est le groupe Alcolirykoz, sans aucun doute, No Rules Clan aussi. Luis7Lunes est aussi dans ce processus d’atteindre ce statut. Mais en général, oui, les trois premiers groupes que je te mentionne sont ceux qui se sont imposés comme les pionniers solides du rap en Colombie, ils en vivent. Il y a du matériel, des clips, des grands concerts qui ont marqué toute une génération, un peu comme par exemple un concert de Nas à New York telle année ou un concert du Suprême NTM en France telle année. Ces trois groupes colombiens (La Etnia, Crack Family, Alcolirykoz) font partie de la mémoire collective du rap en Colombie. En Colombie, ça a été très particulier pour le rap… ici la musique tropicale s’impose au-dessus de tout. C’est très établi, par exemple avec le vallenato, la musique tropicale, la salsa, le merengue. Comme la pop, ça ne dit pas grand-chose de controversé, c’est très politiquement correct, il n’y a pas de cause spéciale. Mais à un moment, le rap gagnait du poids, on s’est rendu compte du bénéfice d’Internet, de la possibilité de se consolider avec des labels indépendants et d’autres trucs. Mais le reggaeton est apparu et il a pris toute la place, il n’y a pratiquement pas de place pour le rap à la radio, il y a des émissions comme Radiónica qui fondent des projets de ce genre et c’est cool, mais le reggaeton est arrivé et certains rappeurs se sont inclinés de ce côté, je pense que ça été une erreur. Ce n’est pas la même chose 20 personnes qui font du rap solide pendant cinq, sept, neuf, dix ans que quelques-uns qui arrivent après cinq ans. Le temps compte énormément donc si on décide de tout foutre en l’air… ce n’est pas la peine. Je pense aussi que le fait de ne pas se “collectiviser” a rendu la tâche plus difficile, plusieurs groupes réunis avec une vision similaire, ce n’est pas la même chose… Même s’ils ne sont pas sous le même label, s’ils sont potes, s’ils sont dans ce collectif, par exemple mon collectif qu’est Afterclass (Maco Matt, Luis7Lunes, el Russo qui est notre ingénieur et moi), on partage des choses, on apprend.

iHH™ : Mais je sens que le rap est toujours un peu à la marge en Colombie. Tu en penses quoi ?

V.D. : Je pense qu’on est passé d’une adhésion réservée seulement aux rappeurs à quelque chose de plus large. L’argot de Medellín est devenu global, paradoxalement en raison des “narco-feuilletons” et ce genre de trucs qui fait que, souvent, n’importe qui peut comprendre ce qu’une personne de Medellín veut dire. Donc à cause de ces feuilletons qu’ils regardent au Mexique par exemple, ils finissent par écouter notre musique et ils comprennent plus ou moins. En Amérique Latine, il y a eu des vagues de rap en espagnol dans différents lieux, comme le rap chilien. Et en fait, si tu consommes du rap chilien, tu commences à comprendre des expressions chiliennes, pareil avec le rap d’Espagne. Et moi je crois qu’il est en train de se passer la même chose avec le rap de Medellín. Le rap est un univers en soi dans le langage, on le connecte avec d’autres idées.

Les entrées dans le rap sont variées. Mais je sens que ça a changé dans les grandes villes. Le public… il y a de tout. Même mes cousins qui n’écoutent pas de rap – ils s’en foutaient complètement –, parce qu’ils ont vu mes photos ou des concerts ou qu’on sortait des CDs, ils ont commencé à écouter et puis ils me font des commentaires, ma famille, tout le monde. Donc tu vois, le rap a perdu beaucoup de cette connotation, plus besoin d’être un “nea” ou une “valija” (ce sont des mots péjoratifs pour parler d’une personne qui vient du fin fond d’un quartier). D’ailleurs, dans mon cas, j’ai jamais collé à ce genre d’images, je suis issu d’une classe moyenne, j’ai étudié et terminé mes études à l’université, il y a des gens qui vont s’identifier à ça, qui aiment cette musique parce qu’en fait, juste… ils aiment les arts.

iHH™ : Parlons de ton travail à toi, justement. À travers tes paroles, j’ai perçu de la gravité et du sarcasme. Le sarcasme est un moyen de communiquer ta pensée ? On sent la prégnance de la notion de respect aussi. Genre : “Je sais combien j’ai bossé, je sais ce que je fais et ce que je dis, vous écoutez, vous n’écoutez pas, c’est pas mon problème”. Il y a une volonté de s’imposer. Tu penses quoi de ça ?

V.D. : Quand tu fais du rap au début, tu as juste envie. Moi, ça m’amuse, je m’y identifie beaucoup. Il y a cette perspective d’apprentissage à travers la construction des paroles, de la musique, en partant du plus général pour aller vers le plus intime. Je suis entré tard dans le rap, j’ai pris le temps d’écouter le rap des autres, pour identifier celui qui était de haut niveau, pour faire la différence entre ce qu’un amateur et un professionnel font. J’ai pris le temps d’approfondir, d’aller plus à l’intérieur. Au début, on a beaucoup d’idées mais on les raconte d’une façon très générale, tu ne rentres pas dans les détails de ce que tu veux décrire, tu vois ? C’est comme la littérature, les bons écrivains sont ceux qui sont capables d’écrire des images, des images intimes, direct ça rentre dans ta tête, tu peux les visualiser. Le truc c’est d’exprimer ces choses qui nous font mal, qui nous mettent mal à l’aise, c’est aussi une occasion de faire de l’autodérision, je pense que tout ça permet d’apaiser, on se l’enlève. Tu vois tous ces trucs, la famille, les relations personnelles, amoureuses, ça me permet de dépoussiérer mon contexte particulier de Medellín, par rapport à des trucs qui me choquent ici, des trucs que j’aime pas chez mes potes de Medellín, des gens en général. Si je commence à analyser chaque album, ils deviennent plus personnels, celui qui représente le plus ce processus est “Ego Tripas”.

iHH™ : “J’arrive d’en haut, j’arrive en faisant des saltos” (“Frescura Como Asignatura”, album “1986”), la “Patience Dans Le chaos” (ibid.), dans le même album tu évoques aussi la “Lampe De L’Ego” (“Real Love”), des métaphores subtiles… Au fil de tes albums, on sent que l’explosion gagne en maturité. J’aimerais que tu nous parles de cette explosion latente, de cet enjeu d’acquérir du respect, tu dis dans “Negras Intenciones” (album “La Costa Nostra”) : “Il faut que je m’aligne avec ce truc que je ressens, laisser sortir la haine pour ensuite me sentir content”. Tu nous en dis plus ?

V.D. : Des deux morceaux que tu mentionnes de l’album “1986”, “Real Love” et “Frescura Como Asignatura”, pour être franc, c’est peut-être les deux seuls que j’ai aimés. Parce que je pense qu’ils parlent justement d’une vision plus personnelle, il y a des trucs que je commence à raconter comme si je me dénudais, comme si t’enlevais un peu plus de vêtements à chaque fois et pour finir en caleçon, dans l’album “Ego Tripas”. Je raconte des détails de la famille, de ma vie personnelle, des relations qui ont fonctionné, de celles qui ont échoué, les choses commencent à prendre leur propre nom. Je pense que dans l’album “La Costa Nostra”, cette dynamique continue. Dans le rap de la Côte Ouest, il y a des paroles intimes aussi mais pas systématiquement sur des beats tristes. Pourquoi il faudrait forcément aller chercher des beats agressifs et tristes pour parler de choses personnelles ? Dans “La Costa Nostra”, il se passe la même chose avec la salsa. Il y a des chansons super tristes mais sur des rythmes très joyeux, des rythmes de la côte, des rythmes tropicaux. “La Costa Nostra”, c’est la même chose. Je pense qu’il atteint aussi plus de maturité, je dis des choses plus compromettantes, je me sens libre de parler des choses que je n’aime pas. Maintenant je suis là, je sais ce que je suis en train de faire, je suis sûr que je le fais bien, je peux dire tel truc de telle manière. Je n’aime pas qu’on se répète. Dans “Ego Tripas”, oui, il peut y avoir des chansons plus tristes, plus introspectives, mais ça ne signifie pas que je vais construire ma carrière sur la base des seules chansons appréciées. Je fais ce qui me donne envie, je parle de ce dont j’ai envie, pas de ce que les gens attendent. De tous les disques, “La Costa Nostra” est celui qui a été le mieux accueilli. En tant que producteur, j’ai toujours voulu me rapprocher le mieux possible de ce que j’allais créer. Faire un beat qui m’enchante, écrire, apprendre à capter quelles instru’ ne me vont pas. On apprend à distinguer ce qui déchire. Je sais que les gens qui pratiquent n’importe quel type d’art comprennent ça. Sentir la différence de ce qui fait la différence. Parce que tu vois, il y a des trucs esthétiquement bien construits et c’est cool, mais c’est rare que, quand tu te mettes à écrire, ça réveille les sentiments.

Collectif & Label Afterclass avec (de gauche à droite) : El Russo, Luis7Lunes, Vic Deal et Maco Maat. – © D.R.

iHH™ : Parle-nous un peu de ton choix des samples, de ton travail de composition à partir des samples. On sent qu’il y a une recherche profonde, on sent que tu prends du temps pour faire le choix de placer tel truc au bon endroit.

V.D. : Presque dans tous les disques, la majorité des compositions sont d’autres personnes. Donc, tu vois, c’est ce que je te disais, cette dynamique d’aller écouter des beats chez quelqu’un d’autre, de les rapporter à la maison… J’ai commencé à en faire en 2015 plus ou moins. J’ai toujours été super curieux de la musique, donc évidemment savoir comment fabriquer des instru’, ça a retenu mon attention, j’ai été influencé par El Arkeólogo. Tu commences généraliste et, petit à petit, tu te spécialises. C’est un peu comme quand tu réécoutes un morceau de rap que tu n’avais pas écouté depuis dix ans. Il se passe la même chose avec les samples. Les gringos ont été marquants parce que les genres qu’on mixe, ce sont eux qui les ont inventés, comme la soul, la funk, le jazz : la musique noire a vachement marqué le schéma du rap des années 90. Tu vois ces sons des années 70, 60, 50, qu’on trouvait dans les disques chez les parents. J’ai aussi compris qu’il faut commencer sa propre recherche, pour trouver ce qui sortira de l’ordinaire. Donc quand j’ai commencé, je cherchais des vinyles, moins on connaissait le nom, mieux c’était. De la musique romantique, des musiques du monde, du jazz, toujours chercher le truc le plus bizarre… et j’ai commencé à trouver des choses intéressantes. L’originalité est très appréciée dans le rap. Et ça a aussi à voir avec ce que tu disais, le respect. Le respect dans le rap se gagne avec l’originalité, l’honnêteté. Et avec la constance. Je crois que c’est trop important que les gens soient consistants dans leur musique, le plus consistant possible. Genre, je sors mon premier album, et puis j’arrête : on a connu pas mal de rappeurs comme ça, ceux qui pensent que l’appui des gens va être immédiat. Je ne sais pas si c’est en Colombie ou partout mais tu vois, si tu sors un album, l’impact va arriver un ou deux ans après. La clé, c’est le temps. Je pense aussi que c’est important de participer à la réalisation du travail de mes amis, participer aux instrus comme ça a été le cas avec Luis7Lunes, ça joue auprès du public.

iHH™ : Dans quel contexte as-tu écrit le morceau “Negras Intenciones” ? Tu dis des choses qui, disons, ne laissent pas indemne,  comme “Nique la police, c’est mondial comme aller à la messe”, ou bien encore “aimer ça peut être grave”…

VD : Cette chanson “Negras Intenciones”, je voulais que ce soit le choc du come-back, un retour puissant. Parler de choses que je n’aime pas, de manière générale mais aussi personnelle, politique, comme le racisme au quotidien. J’ai senti ce thème en écoutant l’instru’. Je voulais partir de moi, de ma situation, avec des rimes fortes. Plus que de dire “moi je suis le meilleur”, plutôt m’enlever les épines que j’ai depuis longtemps par rapport à plein de trucs : à ce que les autres rappeurs ont pu dire de moi, à comment je me sens dans le contexte sociopolitique, comment la police me traite en comparaison avec une personne blanche, comment on traite une personne qui vit ici à Medellín et un étranger. C’est pour ça que je dis “laisser sortir la haine pour après être content”. Je me suis dit, cette chanson c’est ça, elle est faite pour être frontale. C’est un hasard que le morceau soit sorti à un moment où il y avait tous ces problèmes en Colombie avec la police, les manifestations, c’était un moment de fortes protestations sociales. Mais ça n’a pas été stratégique, plutôt hasardeux parce que la chanson était écrite bien avant que tout ça ait lieu, elle était écrite depuis 2019.


Je pense que c’est important de sentir ce qu’on doit sentir ; si je ressens de la rage, si je ressens de la tristesse, c’est important de les recevoir… et s’en responsabiliser. Moi je crois que détester peut être bon, en fait c’est bien dans le sens où on peut détester le système, détester les injustices, c’est pas qu’une affaire de goût. Moi je ne supporte pas que les gens soient injustes, je ne supporte pas que les gens se comportent comme des cons face à certaines choses, qu’ils soient apathiques dans un pays comme la Colombie. Pendant que ceux-ci s’en foutent totalement, la majorité des gens vivent dans la merde, ils subissent les injustices… Donc je crois que la haine, dans certaines circonstances, est justifiable. Ce n’est pas mal que les gens détestent le système, qu’ils détestent Uribe, qu’ils détestent le racisme, l’homophobie, le machisme. Ce sont des dynamiques qui portent préjudice. C’est tous ces trucs qui font que le pays est une merde. Quand je dis qu’aimer peut être grave, c’est que, parfois, parce qu’il y a des failles psychologiques, les gens cherchent l’amour juste pour remplir un vide. Dans ce cas précis, oui, aimer c’est grave parce qu’ils ne cherchent pas l’amour parce que ça naît, mais pour répondre à une carence.

iHH™ : Dernier point que je souhaite partager avec toi. À travers plusieurs morceaux (notamment “Lavanda” et “Todo Mal”), je regrette un peu la représentation des femmes qui ne dépasse pas vraiment le périmètre de l’entrejambe où il fait bon se glisser. Ou… celui de la figure maternelle intouchable et sacrée. Qu’est-ce que tu penses de ça et qu’est-ce que tu penses de la représentation des femmes relayée par le rap en général ?

V.D. : D’abord, je comprends que les gens puissent percevoir certaines des choses qu’on dit comme un renfort des stéréotypes machistes. Et parce qu’on est dans l’art, je comprends que les gens s’opposent et à mon avis c’est important qu’ils nous disent que ce qu’on dit leur semble être de la merde, en plus ils peuvent avoir raison. Je crois que la construction du machisme chez les hommes est un processus, ce n’est pas un truc qui arrive la veille pour le lendemain. Et je crois que beaucoup d’hommes, comme moi dans le rap, sommes préoccupés par ça, genre, ça y est, il y a une alerte qui s’allume pour ne pas tomber dans des trucs machistes, des stéréotypes que les hommes nourrissent à l’égard des femmes, de leur rôle social. Par rapport à ce que j’écris, plus que condamner quelqu’un – indépendamment de si c’est une femme ou non –, je parle de ma frustration dans la relation avec cette personne. Je ne vais pas la diaboliser ou la culpabiliser, mais assumer ce que je ressens. Bien sûr, c’est complètement possible que je merde au moment de vouloir dire certaines choses et c’est important que les gens le soulignent parce que je crois que tout ce qu’on peut dire est sujet à la discussion, à la possibilité que quelqu’un te montre que tu t’es trompé. Tu vois, quand on dit aux mecs “T’es en train de dire un truc machiste”, bon, ça va les intéresser, ça va les faire réfléchir, les amener à déconstruire, ils peuvent se dire “Putain, j’ai merdé d’avoir dit ça comme ça” et, plus encore que se le dire, l’intérioriser. Je suis dans un processus d’analyser ça, parce que c’est préjudiciable, ça peut faire que d’autres se sentent mal. J’en suis conscient, je n’ai pas pour objectif de parler des femmes comme un objet ou comme le diable. C’est très probable que nous, les mecs, on ait des choses structurelles dans la tête qui nous conduisent à dire des trucs machistes. Mais à mon niveau, même plus seulement comme rappeur mais en tant qu’homme, tout ça me préoccupe, je me sens concerné, je ne veux pas que ça me soit étranger, je veux pouvoir me solidariser avec d’autres causes similaires à celles qui m’affectent. Le machisme, le racisme, tout ça est du même côté de la balance. Et je ne peux pas faire comme si ça n’existait pas.


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