PRiNCE FELLAGA, un des secrets les mieux gardés du rap français, offre une leçon de rattrapage flamboyante de sa riche discographie avec « DooDooDooDoom – Volume 1 », authentique mixtape sur bande magnétique.
Prince Fellaga réanime la rime, le rap, le flow, les samples obscurs comme un funambule qui oscille entre sa part d’ombre et la lumière d’une vie plus « éclairée ». L’écriture n’est plus ici un écrin juste bon à flatter l’oreille et les certitudes de l’auditeur. Prince Fellaga manie à la fois le cynisme, la dérision, et la distanciation comme une dénégation des absurdités de ce monde.
Avec « Mystic », il livrait en 2024 un premier opus sans fioritures, avec une acuité affirmée. Il y conviait Faf Larage, Dany Dan des Sages Po, Cassidy des X.Men, Roi Heenok, Planet Asia et Kinetic 9 de Killarmy (un des satellites du Wu-Tang Clan) sur des productions organiques et extatiques. En juin dernier, il sortait le EP « 777 Genesis » en collaboration étroite avec le producteur Ian Jones où il invitait Grems sur un morceau. Aujourd’hui, la cassette « DooDooDooDoom – Volume 1 » renoue avec le principe des mixtapes des années 90 où morceaux courts, freestyles, remix et inédits s’entrelacent avec des morceaux plus longs hors formats. On retrouve de grands noms à la production : Imhotep, Madizm, Junkazlou, Ian Jones, Kheyzine ou encore Mag Spencer, pour un projet qui s’insère avec brio dans la discographie du MC et dans toute cassettothèque de connaisseur.
iHH™ : Pourquoi t’être appelé Prince Fellaga ?
Prince Fellaga : À la base, j’avais adopté NegaaFellaga comme nom d’artiste. Quand j’ai bossé avec l’équipe Taliban (pour Taking A Look Inside Black American Neighbourhoods – NDLR) qui était affiliée à Dipset au début des années 2000, ils aimaient me surnommer le Prince. J’ai adopté le surnom Prince et je l’ai associé à Fellaga. Je suis d’origine algérienne et le mot Fellaga est celui donné lors de la guerre d’Algérie par l’armée française à ceux qui appelaient à l’insurrection, avant de comprendre qu’il s’agissait d’une guerre de décolonisation. Le vocabulaire choisi à l’époque était symptomatique de la volonté de la colonie de minorer les revendications des fellagas. J’aimais bien aussi « Negga » car il faisait directement référence à la réalité africaine de l’Afrique du Nord. Pour moi, le Maghreb est autant enraciné dans sa réalité africaine que dans son arabité, sa berbérité, et je sais que cette réalité peut parfois être occultée. On parle beaucoup du monde arabe où le Maghreb serait uniforme et en résonance avec le Moyen-Orient, alors que nous sommes plus africains du fait de la géographie et de l’histoire qui nous lie au continent. C’est important de le rappeler. Encore plus aujourd’hui où les communautarismes opposent la diversité du continent africain et son unicité. Ça vaut là-bas comme ici, où dans certains quartiers, les communautés s’ostracisent et même s’opposent alors que cela n’existait pas quand j’étais plus jeune. Le racisme et la radicalisation sont devenus une malédiction qui nous a été léguée. Il y a la fois le racisme qu’une partie du pays, des médias, des institutions, projettent sur l’immigration. Au titre de Noirs et Arabes, nous sommes relayés au rebus. C’est ce qu’on vit quotidiennement à un niveau médiatique, social et institutionnel. Ensuite, le racisme qui gangrène les quartiers et que chaque communauté s’arroge contre l’autre avec une réalité à la fois française mais qui aussi parfois puise ses origines sur le continent africain. Finalement, il y a un racisme vis-à-vis de nous et un racisme en vis-à-vis entre nous, les nôtres et nos semblables…

iHH™ : En ce moment, on a l’impression d’être revenu à l’époque coloniale lorsqu’on voit comment la France instrumentalise son acrimonie pour l’Algérie…
Prince Fellaga : C’est vrai que ça ressemble à une gestion coloniale, comme si la France ne s’adressait pas à un pays souverain mais plus à un département subalterne. Après, on vit une époque de fous et on ne sait pas comment tout cela va finir. Ou peut-être qu’on le sait trop bien, et à force de dire que ça n’arrivera pas, ça arrivera bien plus vite qu’on ne le pense.
Cassette disponible sur https://ihh.ecwid.com
iHH™ : Comment te mets-tu au rap ?
Prince Fellaga : J’ai commencé à rapper vers 10-12 ans avec les Adeptes Du Mouvement (ADM), un groupe où il y avait également mes deux grands frères. Ils m’écrivaient les paroles. Et ça a été la révélation. J’ai ensuite monté la 5ème Kolonne (rien à voir avec le groupe homonyme de Fisto, Piloophaz et Defré Baccara qui existait à Saint-Étienne – NDLR) au début des années 2000. On a sorti un maxi vinyle et un premier album (« Quinta Kulumna » en 2001 – NDLR), puis un deuxième en 2002 (« La Vie En Rose – NDLR). Ça nous a permis de tourner dans le Sud-Ouest via le tissu associatif qui s’était constitué dans la région entre Bordeaux, Toulouse, Bayonne et autres. Vers 18 ans, je suis allé à Bordeaux puis Toulouse pour les études et le groupe s’est dissout. Par la suite, à la fin de mes études, je m’installe à Marseille.

iHH™ : C’est à ce moment-là que le lien avec SAT de la Fonky Family se fait ?
Prince Fellaga : Oui, lorsque j’aménage à Marseille, je croise pas mal de monde. SAT maquette quelques morceaux de son album « Diaspora » (sorti en 2010 – NDLR) chez moi. Je l’ai accompagné sur scène pour faire les morceaux que nous avions en commun et faire ses backs. Puis, je signe sur son label Corner Street qui avait un contrat de licence chez Sony. Finalement, je n’ai pas pu sortir de projet mais cela m’a permis de faire pas mal de concerts. J’ai aussi eu l’opportunité de collaborer avec Le Rat Luciano.
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Parallèlement, je travaille et collabore avec le collectif allemand Vibekingz, également signé chez Sony. Ils étaient en place et faisaient pas mal de synchronisation pour la publicité, notamment pour Porsche, McDo et autres gros clients… Ils sont de Hamburg et on commence à faire des va-et-vient entre le sud-ouest et le nord de l’Allemagne. On a bossé, surtout avec Marcus, sur mon album « Indigène » sorti en 2014. Puis ma fille tombe malade et je n’ai plus vraiment le cœur à faire de la musique. J’arrête pendant un long moment.
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iHH™ : En parallèle de ta carrière rap, tu montes également un groupe de rock.
Prince Fellaga : Je me remets doucement à faire du son et je monte un groupe du nom de Dragon. C’est effectivement avec ce groupe que je retrouve l’envie de faire de la musique. Très vite, je ressens le besoin de refaire du rap. Je me mets en lien avec Kheyzine via internet. Il me suivait par rapport à ce que j’avais fait avec Eurostreetz via les Taliban et Dipset. On a discuté et on est partis sur l’idée de faire un EP. À ce moment-là, le choix s’opère naturellement et on part sur quelque chose de très tranché avec un côté à la fois sombre et spirituel. Et c’est à ce moment que naît le concept The Mystic Messengers et qu’on sort le EP « Pratique Des Arts Profanes » en 2022.

iHH™ : Du groupe Dragon, tu passes à HSD…
Prince Fellaga : Avec HSD, on était deux, jusqu’à il y a encore peu. Un batteur et moi-même au chant. Marcus, qui faisait déjà mes productions, s’occupait de la programmation et des basses pour étoffer la musique. Puis, naturellement, on a adjoint un guitariste. Nous avions aussi essayé avec un bassiste mais ça n’a pas été concluant donc nous sommes aujourd’hui en trio sur une formule chanteur, guitariste, batteur. Du coup, on joue au kick et notre ambition, aujourd’hui, c’est de faire de la scène. J’aime me confronter à un autre public.
iHH™ : Qu’est-ce qui, justement, t’as mobilisé, à la fois, autour du rap d’un côté et du rock ?
Prince Fellaga : J’ai toujours écouté pas mal de musique. Beaucoup de rap, du jazz et du rock comme Rage Against The Machine notamment. Après, ce fut un concours de circonstances et de rencontres. J’ai rencontré le batteur. Lui-même cherchait un chanteur. On a commencé par faire un puis deux morceaux, puis un répertoire avant de commencer à faire des concerts. Ça a pris et l’alchimie fonctionne. Dans un groupe, chacun amène sa pierre à l’édifice. En même temps, il faut que les compositions puissent plaire à tout le monde et que chacun se réalise dans le groupe. Avec le rap, il y a un côté brut, instinctif, direct, mais je porte tout. Donc l’aspect groupe et carrière solo, par-delà le rock et le rap, me permet de me réaliser et d’installer des respirations. En passant d’un genre à l’autre, ça me permet de ne pas me scléroser.
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iHH™ : Comment se fait la transition entre le EP « Pratique Des Arts Profanes » et le projet Mystic Messengers ?
Prince Fellaga : Initialement, je voulais faire un deuxième EP dans la lignée de « Pratique Des Arts Profanes » avec Kheyzine, puis mon neveu s’est mis à la production et très rapidement, nous avons avancé sur un album. Le concept s’est affiné aussi bien sur la musique, le rap, les textes et la direction.
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iHH™ : Il y a quelque chose de collaboratif dans tes derniers projets, non ?
Prince Fellaga : J’aime faire des collaborations et c’est comme çà que m’est apparu le concept des Mystic Messengers. Sur « Pratique Des Arts Profanes, on avait invité Big Twins et Ill des X.Men. C’était le préambule à l’album « Mystic » où j’ai invité Planet Asia, Kinetic 9, Dany Dan, Faf Larage, Roi Heenok et Cassidy des X.Men. Je trouve important de créer du lien entre artistes et de maintenir ce côté puriste dans le rap et le hip-hop, de maintenir une scène à un moment où le rap est très diversifié. J’aime l’idée de conserver les fondamentaux, sans nostalgie béate.
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iHH™ : Justement, quel bilan fais-tu de l’album « Mystic » paru en 2024 ?
Prince Fellaga : Ce fut l’occasion de signer avec le label Ascetic Music et de créer une vision autour du projet. On a mis des choses en place qui ont été payantes. C’est toujours gratifiant qu’un label s’intéresse à son travail et qu’on soit raccord sur les stratégies à adopter. Nous avons eu beaucoup de retours positifs. Là, on prépare une mix-tape accompagnée d’une réédition de « Mystic ». La cassette regroupe inédits, freestyles et remixes. Le projet est mixé et scratché par DJ Dooble Tee comme cela se faisait à l’ancienne.
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iHH™ : Tu viens du Sud-Ouest de la France et tu y vis toujours. Quel constat fais-tu sur l’écosystème lié à la culture, à la musique et plus spécifiquement au rap ?
Prince Fellaga : Le Sud est un no man’s land culturel. Ça peut paraitre dur, mais au gré des décennies, je peux porter aujourd’hui un regard général sur la question. Autrefois, les évènements se faisaient par le biais des boutiques, notamment sur Toulouse ou Bordeaux. Je pense par exemple à Strictly à Bordeaux. C’est ainsi qu’on se connectait. À Toulouse, la culture des open-mics dans les bars a permis de structurer la scène locale. Et puis les assos qui de loin ont joué le rôle majeur en organisant des concerts, des contests de dance hip-hop, des festivals, aujourd’hui elles existent toujours mais elles sont mises de côtés sur les financements publics au profit des gros producteurs de spectacles. Je pense à GaroRock et à tous les festivals avec de grosses têtes d’affiches, appartenant à Universal, Live Nation et consorts. J’ai moi-même fait partie d’une association où nous avons fait venir Triptik, le Saïan Supa Crew, le Pokemon Crew en danse… Les financements des mairies, de la région avec la DRAC, vont aujourd’hui directement aux professionnels et aux gros producteurs de spectacles pour favoriser la concentration. Et c’est là l’effet pervers, car il n’y a pas de retombées locales. Pas de création du lien social, pas de maintien des lieux de rencontres, pas de soutien aux initiatives locales et pas de signaux de soutien aux acteurs et aux artistes locaux pour qu’ils se développent. Alors, oui, il y a Big Flo & Oli qui ont mis sur la carte Toulouse et le Sud-Ouest. Leur festival est aussi une bonne initiative, mais ça reste une grosse machine qui laisse peu de places au local.
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iHH™ : Aujourd’hui, il n’y a plus une sorte de rap mais des scènes très diversifiées. Le Less Beat et le No Beat ont remis au goût du jour le boom-bap ou le rap orthodoxe on va dire… Comment tu vois cette scène ?
Prince Fellaga : Je dirais avec du recul qu’Action Bronson a été un des premiers rappeurs à définir les codes de cette nouvelle scène. Il est arrivé avec une vision décalée. Il y a Roc Marciano aussi. Puis le label Griselda a définitivement satellisé cette scène ,même si ça s’est un peu essoufflé. J’écoute moins aujourd’hui. Après, il y a Planet Asia, Evidence, et beaucoup d’autres qui sont là depuis très longtemps et qui ont su évoluer et développer leur son. Il y a aussi de nouveaux venus comme Larry June qui amène quelque chose de nouveau et de frais dans la manière de rapper, complètement laidback. J’ai, je pense, comme beaucoup, découvert beaucoup de MCs au travers des producteurs. The Alchemist est une référence en la matière. DJ Muggs aussi, toujours très productif. En France, Benjamin Epps a vulgarisé ce son en France. Il y a d’autres MC comme Grems, Veust, Infinit’ dont j’aime beaucoup le travail. Il y a un foisonnement. J’aime ce qui se passe actuellement en France. Il y a moins de stéréotypes, de codifications. Il y a plus de liberté. Le duo de producteurs Just Music Beats a fait beaucoup aussi pour établir un son.
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iHH™ : Ou te situes-tu entre l’orthodoxie et l’envie d’apporter ta part de progrès au rap ?
Prince Fellaga : Je crois que c’est une question de choix mais aussi de générations. Un style de musique se définit par des aspects sonores, techniques, musicaux, philosophiques. Après, il appartient à chacun de de les connaître ou pas. De les emprunter ou de les réfuter. Mais je pense qu’on peut par exemple faire de la trap, de la drill ou de l’électrocardiographie rap de manière orthodoxe. C’est une question encore d’appréciation. Ce qui est important, c’est de se décoller d’une influence, d’être soi et de trouver sa propre direction. Le côté autotune me saoule et j’ai fait le choix de rester fidèle aux bases new-yorkaises du rap. Pour autant, je ne veux pas être l’ambassadeur du boom-bap et ne me rattacher qu’à cela. S’enfermer, c’est périr. Par exemple, lorsque je vois l’évolution d’Alpha Wann, Jazz Jazz et d’autres qui ont su conserver les structures du boom-bap, l’amour du rap, de la rime, tout en intégrant des sonorités trap en créant un pont entre le boom-bap et la trap, je trouve que c’est une perspective intéressante. La musique a quelque chose d’organique, d’empirique, qu’il faut garder au-delà des aspects d’innovations ou non.
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iHH™ : Justement on a l’impression que les innovations en musique ne sont liés qu’à des hybridations entre deux styles, deux scènes. Il n’y a plus de nouveaux styles de musiques. Il n’y a plus d’éléments sociaux et sociétaux qui sous-tendent la musique.
Prince Fellaga : C’est vrai. Justement le biopic de Bob Marley permet de voir l’influence de ce dernier sur la culture, la société, la politique en Jamaïque. Comment il a pu pacifier les partis politiques et les guerres qui s’en suivaient dans les rues de Kingston. Ça vaut pour le reggae, le punk ou le hip-hop parce que la musique naissait d’un contexte social et culturel et elle pouvait influencer les gens. Aujourd’hui, c’est la société et les nouvelles technologies qui influencent la musique. Peut-être parce qu’il n’y a plus d’avant-gardes. Les réseaux sociaux ont favorisé beaucoup de choses. Mais malheureusement la musique est devenue un algorithme et un self-service. Aujourd’hui, le rap, ce sont des codes avant l’aspect culturel.
iHH™ : Il y a quelques mois sortait le EP « 777 Genesis » avec le producteur Ian Jones. Quelle a été la genèse de ce projet commun ?
Prince Fellaga : J’ai voulu faire un projet sur une période courte qui puisse être un instantané. On a travaillé étroitement avec Ian Jones et dès qu’une production était prête, je posais dessus. Sur l’aspect technique, même si on restait parfois sur un aspect sample, il y a aussi de la composition et on a délaissé les éléments boom-bap pour aller sur des snares, des kicks, des caisses claires et des hi-hats orientés trap.
Cassette disponible sur https://ihh.ecwid.com
iHH™ : Tu t’apprêtes à commercialiser la mixtape « DooDooDooDoom – Volume 1 » en cassette audio. Qu’est-ce qui a guidé ce choix ?
Prince Fellaga : L’idée, c’était de renouer avec les années 90 et 2000 où il y avait beaucoup de cassettes qui s’imposaient comme une discographie alternative supérieure ou tout du moins de qualité équivalente aux albums. Je voulais retrouver ce côté hors-format spontané, sans calculs, où tu peux enchaîner un couplet avec un morceau de 7 minutes. « DooDooDooDoom » a été fait dans cet esprit. Elle a été mixée comme une vraie tape par DJ Dooble Tee. J’espère que le public prendra autant de plaisir qu’on a eu à concevoir cette cassette.
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La cassette « DooDooDooDoom – Volume 1 » est disponible en 3 couleurs différentes grâce à Ascetic Music et iHH™ Magnetics et en exclusivité sur le shop iHH™ avec livraison France et monde entier :
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Mais aussi chez les bons disquaires indés comme Balades Sonores à Paris.




