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Jo Le Phéno : “Si les gens voyaient ce qu’il se passe dans nos quartiers, ils ne diraient pas que c’est moi le délinquant !”

On a rencontré Jo le Phéno à la Banane fin octobre 2016, quand il subissait le harcèlement de l’État et de sa police suite à son clip “Bavure” sorti peu après la mort d’Adama Traoré. Un coup de gueule explicite et jouissif contre la haggra que font subir les forces dites de l’ordre dans les quartiers. Deux syndicats policiers et le ministre de l’Intérieur de l’époque, le sinistre Cazeneuve, avaient en effet porté plainte contre lui. Une mise en lumière dont il se serait bien passé. Pour le moment, pas de mise en examen, mais il a subi à l’époque plusieurs gardes-à-vue et coups de pression des flics de son quartier. Il va de soi que nous le soutiendrons si la censure devait s’abattre. Son engagement, son quartier du 20e arrondissement de Paris, les violences policières… Merci à lui d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Ils font passer des vieux problèmes de merde avant des meurtres ! Un texte que j’ai écrit, ça passe avant ça aux infos !


On va commencer par les présentations…

Je viens de la Banane, Paris 20e ! Ça fait 7 ans que je fais du rap, j’ai sorti une mixtape en 2013 qui s’appelle “Chakal Attitude”, sur laquelle j’invite des gens proches de moi, surtout du 20e et du 19e. Là je suis sur le volume 2, qui sort bientôt…

C’est quoi, tes références, les rappeurs avec lesquels tu as poussé  ?
Oulah, si je remonte… J’ai beaucoup écouté Sefyou, je kiffais son message et ce qu’il transmettait. Des vrais trucs. Kery James, Mac Tyer, Rohff, Booba… Salif, aussi !

Il y a plein de manières de faire du rap. Toi, tu vois ça comment ?
Je fais du rap quand j’ai le temps, jusqu’ici je voyais ça comme un loisir. Mais là, il y a de plus en plus de personnes qui me sollicitent, donc je commence à prendre ça plus au sérieux. Mais je ne fais pas ça à plein temps, je ne peux pas. Le rap, ça me sert à me défouler, à sortir ce que j’ai en moi. Ça peut aussi servir à donner des conseils aux plus petits. Mais ça sert à tout, en fait : à ambiancer les gens, à faire bouger les gens, à faire comprendre aux gens, à faire cogiter les gens…

La presse parisienne, voire nationale, t’a présenté comme “le rappeur anti-flics”… alors que tu n’étais pas particulièrement connu avant. Tu vis ça comment ?
Si ça s’est passé, c’est que ça devait arriver ! C’est comme si ils avaient mis une petite lumière sur moi, qui n’est pas une bonne lumière. Ils n’ont jamais écouté ce que je fais, ils ne savent pas que je donne aussi de bons conseils dans mes sons… Mais “rappeur anti-flic”, ça, c’est eux qui le disent !

Justement, dans le son “Bavure”, tu dis “les médias vous couvrent, hein” !
C’est juste la vérité ! C’est comme si je le savais à l’avance, quelque part… On m’appelle Jo Le Phéno, il ne m’arrive que des trucs de ouf ! Écoutez mes sons et vous comprendrez ! (rires)

Et pour ce qui est du monde du rap ? Tu as eu des retours, du soutien ?
Depuis, j’ai fait beaucoup de radios, d’interviews, ce que je ne faisais pas trop avant. Mais les gens s’en foutent, ils veulent faire leurs sous. Je pense que beaucoup ne veulent pas se mélanger à ça, bien qu’ils pensent les mêmes choses que moi. Pour leur image, cautionner quelqu’un qui a eu des paroles qui sont condamnables… Et donc c’est comme s’ils ne les voyaient pas, les bavures au quotidien. Comme si de rien n’était. Et il y en a peut-être aussi d’autres qui auraient kiffé que ça leur arrive, aussi ! Je ne sais pas, les gens ils sont matrixés maintenant…

Si on reprend la chronologie des événements, ton clip “Bavure” sort sur la chaîne Daymolition mi-août 2016, et le 16 septembre, un mois après, deux syndicats de police portent plainte contre toi …
Ouais, ils mettent un mois à se réveiller. Avant, ils passaient dans le quartier, ils demandaient ou j’étais, ils me cherchaient… Ils allaient mettre la pression aux petits, comme ce petit de onze ans à qui ils ont dit : “Il est où, Jo le Phéno ? On va lui faire manger des bananes”…. Une semaine avant la plainte, ils passaient plus souvent. Le jour de la plainte, j’étais en studio, et tout le monde se met à m’appeler. Je regarde BFM, et là je me rends compte qu’ils en parlent partout…

À ce moment-là, le clip sur YouTube est à 160 000 vues… et il saute ?
Il était à 190 000 vues. Le mec de Daymolition a pensé que c’était mieux de l’enlever, à la base j’étais contre. Mais il était déter’, on en a parlé, il pensait que ça faisait un mauvais buzz et il s’inquiétait pour toutes les autres vidéos de sa chaîne si la page sautait… J’ai accepté. Donc c’est Daymolition qui l’a retiré suite à la plainte. Je voulais le garder, moi. Ce clip n’a rien d’extraordinaire, en fait : il y a tellement de clips où il y a du sang, des armes…

Mais tous ces problèmes viennent du fait que dans ce clip, il y a des vraies têtes de policiers de ton quartier ?
Quand j’étais en garde-à-vue, j’ai pu parler à quelques policiers, et ils me l’ont dit : c’est ça qui les a mis en rogne! C’est parce que les têtes ne sont pas floutées dans la vidéo… mais je te dis la vérité, je n’avais même pas pensé à les flouter, moi, leurs têtes !

Il est quand même trouvable, depuis ?
Oui, parce que plein de gens l’ont repartagé sur les réseaux. Mais c’est beaucoup plus dur de tomber dessus sur Internet, si tu ne cherches pas “Jo Le Phéno”.

Le 16 septembre, tu fais une lettre ouverte dans laquelle tu reprends l’expression des syndicats de police “trop c’est trop” à ta sauce, en parlant des violences policières… et cette lettre est partagée 900 fois sur facebook. Tu as eu des retours d’autres rappeurs à ce moment-là ?
Oui ! Jarod, Kalash Criminel, et aussi Biggie, Mika Mikaz, Maestro, ont fait tourner le truc. J’ai vu que beaucoup de monde savait ou je voulais en venir.

C’est normal que ça dégénère, et c’est aussi normal que ça me donne envie d’écrire des sons pour en parler.


À
ce propos, tu as dit dans une interview sur Générations que le rap, c’était juste du second degré… tu le penses vraiment ?

Tout n’en est pas ! Quand je parle de moi, de ma vie, je parle sérieusement. Mais tu sais très bien comment ça se passe : il y a des gamins de douze ans qui racontent dans des textes qu’ils braquent et qu’ils vendent du crack, alors qu’ils n’en ont jamais vu ! D’ailleurs, ce que j’ai dit exactement, c’est : “il ne faut pas tout prendre au premier degré” ! Par exemple, dans “Bavure”, je dis : “sans hésiter, faut les fumer”. Ça ne veut pas forcément dire les tuer, ça peut aussi vouloir dire qu’il faut les empêcher d’agir en toute impunité. Ça peut être interprété de plusieurs manières, c’était ça que j’essayais de faire comprendre. Je ne disais pas que le rap c’est s’inventer une vie, moi je ne m’invente pas de vie ! Dans ce son, il n’y a rien de faux. La phrase qui peut paraître la plus choquante, c’est celle que je viens de te citer, et c’est avec ça qu’ils font toute une histoire.

Tu penses vraiment qu’il va y avoir des suites judiciaires ?
L’affaire est médiatisée, ils peuvent essayer de faire un exemple, me mettre la peine maximale. En ce moment ils me contrôlent tous les jours. Ils sont à fond derrière moi.

C’est quoi les faits exacts qui te sont reprochés ?

“Incitation au meurtre” et “incitation à la haine”.

Tu as déjà eu une audition qui s’est transformée en garde-à-vue, c’est ça ?
Je ne sais même pas pourquoi ils m’ont mis en garde à vue, j’ai dû rester une quinzaine d’heures là-bas, ça a été assez court. C’était dans le 13e, ils m’ont demandé le pourquoi du comment, et c’est tout. Ils le savent très bien, que ce n’est ni une incitation à la haine ni au meurtre. C’est du cinéma, tout ça !

Dans le clip, on voit le graff de Vinci Vince (DIP Social Klub) en hommage à Lamine Dieng, un habitant de ton quartier, mort dans un fourgon de police il y a neuf ans déjà [Le procès des policiers qui sont responsables de la mort de Lamine Dieng s’est soldé par un non-lieu en 2014, sept ans après les faits]… On m’a dit que le graff a été effacé depuis le clip, c’est vrai ?
Ouais ! Je ne sais même pas quand ils ont fait ça. Ils ont dû passer un matin très tôt, quand il n’y avait que des daronnes dehors, c’est ouf.

Tu peux nous expliquer ce qu’est la réalité du quartier avec la police, à la Banane ?
Déjà, les contrôles se passent mal. Moi, je ne suis pas un enfant, si les policiers qui m’abordent me montraient du respect, et d’abord me disaient bonjour, ça se passerait autrement. Et c’est pareil pour tout le monde : la BAC de nuit, la BAC fantôme, les petits képis qui viennent embêter les petits… La réalité, c’est que les contrôles sont tous musclés. Moi, j’ai toujours montré du respect a quiconque, et même si un keuf me demande mes papiers et qu’il y a un motif cohérent à son contrôle, je ne vais pas faire d’histoires. Mais si tu te fais contrôler cinq fois dans la journée, dans ces conditions là…Non. Surtout qu’ils nous connaissent tous !

Mais ils contrôlent sur quels motifs ?
Soi-disant “nuisances sonores” : ils prétendent avoir été appelés par le voisinage, et on sait que c’est pas vrai ! Ils font surtout les fous avec les plus petits. Nous, on est grands, ça y est, on ne se laisse plus faire. Mais eux, ils se permettent de frapper les petits ! C’est vrai que certains peuvent être un peu speed, un peu agités, mais ils n’ont pas à les frapper ! Ils ne sont pas là pour ça, ils sont là pour mettre de l’ordre ! C’est pas les darons des gens ! L’autre jour, ils ont giflé un petit, ils l’ont fouillé, ils lui ont palpé les couilles. Donc après, c’est normal que ça dégénère, et c’est aussi normal que ça me donne envie d’écrire des sons pour en parler. Moi, j’écris sur ce qu’il se passe dans ma vie !

Ça arrive tout le temps ?
Ça peut arriver tout le temps parce qu’ils se sentent tout permis. Le système fait qu’ils se sentent puissants, mais ils ne sont pas puissants, ces mecs-là ! Il sont rien de puissant à part l’aide du proc’, de la juge, du commissaire… Ils ont peut-être le droit de marcher avec une arme, mais ils ne sont pas puissants ! C’est pas ça être puissant. Moi, en vrai, je les vois comme des rigolos ! Quand ils ne sont pas en uniforme ils sont tout mignons et ils ne te regardent même pas dans les yeux, et quand ils sont en uniforme et en équipe, ils se prennent pour des Rambo !

Adama Traoré est mort en juillet, ton son est sorti peu après. Est-ce que c’était lié à sa mort ?

C’était en lien, dans le sens où ce son parle des condés qui nous pourrissent la vie, qui cassent les couilles aux nôtres. Malheureusement, il y a aussi plein d’autres cas. Des histoires comme la sienne, il y en plein !

Les chiffres disent un mort par mois, en France…
C’est énorme ! On ne peut pas cautionner ça ! Et le son, je l’ai appelé “Bavure”, pas “Allons tuer la police”, non plus ! Pour écrire un morceau, il faut des phrases, un contexte, des jeux de mots… Et oui, ce que j’ai écrit est un peu dur, mais… c’est mon son qui n’est pas bien, ou c’est ce qu’ils font qui n’est pas bien ? À un moment, il faut qu’ils arrêtent de nous la faire à l’envers. Donc moi j’ai fait un son qui ne leur plaît pas, et leur conclusion c’est que je suis un malade mental qui a envie de tuer tous les keufs, et j’incite les gens au meurtre ? Mais regarde ce qu’il se passe ! On ne voit pas ce qui se joue derrière tout ça… Moi je pense que la raison pour laquelle ils se mettent sur mes côtes, c’est plutôt en lien avec ce qu’il va se passer sur la scène politique bientôt, en vérité. Il n’y a pas une seule arme dans le clip, même pas un couteau. Il y a juste des paroles qui apparemment les ont blessés…

Tu penses que ça les a vraiment blessés ?
Ça les a blessés, j’en suis sûr et certain.

Tu penses qu’on ne peut plus dire ce qu’on veut, dans le rap ?
Si j’ai des problèmes avec la Justice, c’est qu’on ne peut pas dire ce qu’on veut, non. Mais je ne pense pas être en tort. Peut-être qu’on aurait dû flouter les têtes des policiers, on aurait dû y penser, mais c’est fait ! Au niveau des couplets, selon moi je ne suis pas en tort. C’est quoi la liberté d’expression, sinon ? J’ai le droit de dire ce que je pense, non ?

Si on revient à la mort d’Adama, quand tu apprends sa mort, les circonstances de sa mort, tu te dis quoi ?

Je me dis : “Encore un ? Ça va tomber sur qui, après ? Sur moi, peut-être?”

Malheureusement, il y a aussi plein d’autres cas. Des histoires comme la sienne, il y en plein !


Et les différents “rebondissements” de l’histoire, tu en as pensé quoi ?

Ils nous cachent la vérité. Ils font passer des vieux problèmes de merde avant des meurtres ! Un texte que j’ai écrit, ça passe avant ça aux infos ! Mais rien que d’en parler, ça me fait mal : je pense aux familles, à la douleur qu’ils traversent… Je pense aux proches. Y a vraiment de quoi péter un plomb. Je me dis qu’après on s’étonne de voir brûler des commissariats, que certains attrapent des keufs et les démarrent… Sérieusement, il n’y a pas d’explication à ce qu’ils ont fait ! Ils ont caché la vérité dès le début !

Et vu ce qu’il se passe, tu penses qu’il faut s’empêcher de dire certaines choses ?
Jamais de la vie ! Moi, je continuerais d’en parler, si ça continue. C’est même pire que ça : si ça continue, je suis obligé de continuer d’en parler ! Parce que c’est ce que je vis. Je peux pas faire comme si de rien n’était. C’est comme pour “Bavure”. L’histoire de ce son, c’est pas que je me suis levé un matin, j’ai trouvé un crayon, et je me suis mis à écrire “j’pisse sur la Justice”, hein ! C’est une accumulation d’événements vécus. Tu vois toutes les vidéos dans le clip ? C’est ce qu’il se passe dans le quartier ! Et encore, c’est des vieilles vidéos. Si les gens savaient, si les gens voyaient, en direct, ce qu’il se passe dans nos quartiers, là, ce serait autre chose. Ils ne diraient pas que c’est moi le délinquant. Par exemple, à un moment, il y a la vidéo d’un contrôle qui s’est passé chez nous. Il y a un jeune qui est mis au sol, il a quatorze ans. Oui, il est costaud pour un petit de 14 ans, c’est un grand gabarit, mais il a 14 ans, le gamin ! On le met par terre, on l’étrangle en plein milieu du quartier, il y a des daronnes qui passent et qui voient ça, des petits qui jouent dehors ou qui rentrent de l’école et qui voient ça… ça traumatise, des trucs comme ça ! Ça en a traumatisé, des jeunes…

Et puis ça fout la haine à tout le monde…
Bah ouais ! Donc c’est ça qui m’a donné envie d’écrire. C’est juste ce qu’on vit au quotidien. Et il y a aussi des proches qui m’ont dit “mais pourquoi tu n’écrirais pas un son pour dénoncer ça?”. Et voilà, je l’ai fait, et je continuerai de le faire.

Et ces policiers, ils sont encore sur le quartier ?
Oui, ils sont encore là !

L’histoire de ce son, c’est pas que je me suis levé un matin, j’ai trouvé un crayon, et je me suis mis à écrire “j’pisse sur la Justice”, hein !

Tu as vu que Black M s’était fait censurer le t-shirt “Justice pour Adama” par M6 ?
C’est chelou cette histoire. “Justice pour Adama, tant qu’il n’y aura pas justice il n’y aura pas la paix”, c’est la vérité ! Y a quoi de censurable ? Pas de justice, pas de paix !

Pour finir, si tu avais un message à faire passer à la famille d’Adama, ou aux familles des victimes ?
À toutes les familles qui ont subi les meurtres de la police, ou même sa violence… Je leur transmets tout mon soutien. Il faut garder la foi, continuer de prier. C’est le plus important. On n’est que passagers sur cette terre, personne n’a le droit d’enlever la vie à quelqu’un. Ils vont le payer. Si ce n’est pas ici, ce sera dans l’au-delà. Soutien, force, courage ! On est dans un combat, dans une lutte, on ne peut pas lâcher l’affaire. Même s’ils font traîner des affaires pendant plus de dix ans, c’est pas grave. Il ne faut pas abandonner !

Quelque-chose à ajouter ?
Jo le Phéno du deux-zéro, j’rappe pour les vrais chacals, toujours sur le ter-ter, qu’il fasse chaud ou bien qu’il caille !
(rires)


Kasko.
Merci à Julien de Do The Red Things !