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Histoire de la mixtape : une interview de SYLVAIN BERTOT

Histoire de patienter avant la sortie imminente du prochain numéro, on vous offre ici un extrait du dernier, une captivante interview de Sylvain Bertot pour son excellent “Mixtapes, un format musical au coeur du rap” sorti l’année dernière.

Si le rap reste le style musical le plus passionnant malgré ses quarante piges, c’est bien parce qu’il ne cesse de se réinventer, d’emprunter des voies inattendues, de coller à son époque. Et si le temps des ghetto blasters et autres Walkman semble bien loin, la mixtape, elle, a survécu, et n’a même jamais eu un rôle aussi crucial qu’aujourd’hui dans la diffusion massive et sauvage des exploits des rappeurs. Elle a muté, bien sûr, le format cassette audio ne s’adressant plus qu’aux esthètes. Elle s’est faite numérique, a abandonné son emblématique DJ virtuose, les morceaux n’y sont plus enchaînés, elle ne met bien souvent en avant qu’un seul rappeur.
Et pourtant l’esprit est resté : l’indépendance, l’expérimentation, la gratuité, le lien direct entre l’artiste et son public sans le filtre adoucissant de l’industrie… C’est de ce joyeux constat qu’est parti Sylvain Bertot
– à qui on avait ouvert nos pages dans le dernier numéro pour le développer [“Les 7 vies de la mixtape”, iHH™ n° 6 – NDLR] – pour nous offrir “Mixtapes”, son dernier bouquin, remarquable une fois de plus, qui réalise la gageure de nous présenter les mixtapes essentielles des années 2000. Il faut dire que le camarade sait de quoi il parle, lui qui dans les années 1990 avait été rédac’ chef des incontournables blogs Nu Skool et Hip-Hop Section, et qui continue aujourd’hui de livrer sans faiblir ses savoureuses et implacables revues de disque sur son blog Fake For Real. Plume acérée, goûts sûrs et choix radicaux : rencontre avec un de nos meilleurs chroniqueurs du hip-hop.

 

Dans les remerciements de “Mixtapes”, tu expliques qu’il s’agit vraiment de la continuité de ton premier bouquin sorti en 2013 (“Rap, Hip-hop, Trente Années En 150 Albums, De Kurtis Blow à Odd Future”, également chez Le Mot Et Le Reste) que tu trouvais trop léger sur les années 2000-2010. Tu souhaitais offrir un complément ?
SYLVAIN BERTOT : Je suis assez content du premier bouquin, mais plus tu as de recul, mieux c’est, et il est sorti en 2011, trop proche de cette période pour juger. J’y avais mis beaucoup de chouchous personnels – dont certains que j’ai remis ensuite dans mon livre sur le rap indé –, mais il y a beaucoup de choses qui étaient sous-représentées et j’avais l’idée de corriger un peu ce manque. J’imaginais refaire un bouquin sur le même mode que le premier, mais plus centré sur les années 2000, et je comptais déjà parler de façon assez abondante des mixtapes parce que ça a été la grande révolution des années 2000, ce changement de sens complet du terme. Puis les mixtapes ont pris une importance fondamentale à partir de 2010, et un fervent habitué de mon blog m’a conseillé de prendre cet angle. On est donc toujours assez proche de l’idée de départ, puisque je traite essentiellement des années 2000-2010. Du coup, les “vieux de la vieille” risquent de ne pas forcément s’y retrouver parce que les mixtapes, pour eux, ce sont les années 1990… Les puristes des années 1990, et il y a en a beaucoup en France, vont sans doute être mécontents.

Ton intro au livre offre une histoire assez complète de l’évolution du format mixtape mais, au regard de ta sélection, on a un peu le sentiment que tu te contraints à quelques passages obligés, que ton sujet n’est pas du tout la mixtape au sens classique : des morceaux enchaînés sur bandes magnétiques. Ce qui t’intéresse, c’est sa nouvelle forme.
S.B. : C’est ça. Et puis je voulais que ce soit ma sélection. Les mixtapes des années 1990, c’était cool, c’était sympa, mais c’est un truc de puriste. Alors que celles des années 2000, ce sont des albums. C’est plus solide, pérenne, important, porteur que les tapes des 90’s qui ont eu rôle capital mais qui sont des compilations, en réalité. Il y a généralement plus de matière, de la matière plus pérenne, dans un album que dans une compilation…

Il y aura donc sans doute un malentendu avec ce bouquin, genre : “mais il manque tous les trucs importants, il n’y a quasiment pas de tapes de DJ’s”, etc. Il faudrait que les gens comprennent que tu t’attaches plutôt à “l’esprit” mixtape, en fait. Tu le décris très bien à la fin de ton intro : l’esprit qui prévalait aux mixtapes originelles est toujours là, et c’est bien pour ça qu’on peut encore employer le terme, bien qu’il n’y ait plus que ça qui les rattache aux bonnes vieilles cassettes audio pour ghetto blasters ou platines-cassette de salon. La seule chose qui perdure, c’est l’esprit.
S.B. : Oui : le fait qu’on est moins lié à toutes les contraintes qui s’imposent quand on sort des projets officiels commerciaux… Quand on sort des albums, on fait des compromis, des calculs, de l’autocensure. Quand on sortait une K7 de DJ dans les années 1980, une compilation dans les années 1990 ou quand on sort une tape gratuite en téléchargement sur le net aujourd’hui, on peut faire plus ou moins ce qu’on veut. Ça saute par-dessus l’industrie, même si ça ne la tue pas, l’industrie s’étant très vite approprié le format mixtape, que ce soit celui des années 1990 ou le renouveau des années 2000 et 2010. Ce format permet aussi de faire un lien, utile à l’industrie d’ailleurs, entre la base et le circuit commercial. Les tapes officielles de rappeurs signés permettent de susciter l’intérêt des fans en glissant dedans des morceaux qui seront sur l’album dans une version plus ou moins différente, avec la complicité totale du label.

Tu racontes une histoire marrante en intro : quand la cassette audio est arrivée, les maisons de disque s’inquiétaient de ce nouveau format qui allait selon elles tuer l’industrie car elle permettait la copie privée. Les Dead Kennedys avaient d’ailleurs sorti une K7 dont une face était vierge, avec la phrase : “la K7 va tuer l’industrie, aidons-la”. La même chose s’est jouée avec les DCC, les MiniDisc, les CD-R, puis le MP3 ou le streaming… Et finalement les labels trouvent des parades à chaque fois…
S.B. : Oui ! Quand tu retournes voir les articles et débats qui avaient cours dans les années 1980 autour de la cassette audio, on a oublié depuis, mais c’est la copie conforme des débats des années 2000 sur le MP3 : “ce sont des pilleurs, on prétend démocratiser la musique mais ça va tuer les maisons de disques et affamer les artistes”… Les mêmes termes, les mêmes enjeux commerciaux. Ça relie donc encore une fois les deux ères principales de la mixtape, entre les compils K7 et les albums déguisés d’aujourd’hui. Le format a changé mais la logique reste rigoureusement la même. Des choses sortaient sur K7, reproductibles à l’infini de façon pas forcément très légale, comme aujourd’hui sur MP3.

Il y a quand même des vrais perdants dans l’histoire, ce sont les DJ’s ! Tu dis que dès l’année de naissance officielle du rap, ils se sont emparés du format, ils étaient les stars des K7. Et ils ont fini par disparaître de leur format de prédilection !
S.B. : C’est triste, oui… Les DJ’s perdent toutes leurs batailles ! Désolé les puristes, une fois de plus. La tape était effectivement devenue le refuge des DJ’s. Au départ, le hip-hop, c’est avant tout le DJ. Et puis son essor commercial met en avant le rappeur et place le DJ en arrière-plan. Ce n’est même plus lui, le musicien : c’est le producteur, même s’il arrive que certains aient les deux casquettes, comme DJ Premier par exemple. Donc, dans les années 1990, les DJ’s se font supplanter peu à peu par les rappeurs et les prodos ; il leur reste la radio et les soirées, mais surtout la mixtape, qui leur permet d’accéder à la notoriété, et même parfois devenir des stars, de Kid Capri à DJ Clue. Mais avec le temps les DJ’s se retrouvent à nouveau expulsés. Dans un premier temps, ils vont servir de caution aux rappeurs : un rappeur sortait sa tape avec l’appui, les enchaînements, les slogans distinctifs d’un DJ en vue, d’une référence dans le milieu. Maintenant, ça devient même rare qu’il y ait un nom de DJ sur les mixtapes, et il n’y a plus du tout de manipulation de vinyles, plus de cris ou de slogans, c’est devenu un album.

La transition a été bizarre. Il y a eu toute une époque où ces nouveaux types de tapes étaient “hostés par” un DJ connu. Mais on se demandait même ce que le mec faisait là, il ne produisait pas, il n’enchaînait pas, il se contentait de brailler son nom. C’était juste un aval et de la pub réciproque…
S.B. : Oui, de la pub. Par des DJ’s reconnus comme étant des marques de fabrique, des découvreurs et des pousseurs de talent. Comme DJ Drama par exemple. Quand une tape de lui sortait, c’était considéré comme un gage de qualité, très souvent à raison, d’ailleurs.

Tu ferais remonter cette tradition à DJ Clue ? C’est lui qui a commencé à brailler les “exclusive !” sur ses inédits, non ?
S.B. : Il n’y a pas eu que lui, mais il a eu un rôle assez décisif quand même. Avant, c’étaient des morceaux connus qu’on trouvait sur les tapes, des sons qui passaient en soirée. Avec lui, le but du jeu c’était de mettre des morceaux qu’on ne connaissait pas, des “exclusivités” voire des démos. Il avait ce rôle d’aider les rappeurs en devenir à se faire connaître, à les promouvoir. Il n’était pas le seul, il y avait aussi DJ S&S et quelques autres qui étaient très orientés “exclusives”… Mais il a aussi été l’un de ceux qui ont poussé un peu plus loin le design des objets, avec des jolies pochettes qui détournaient la pop culture. Ce n’était pas le seul, encore une fois, mais il a été assez emblématique de ce changement. Et à partir du moment où on place des morceaux inédits et où on rend l’objet joli, on se rapproche de plus en plus du format album. Il ne le savait sans doute pas sur le moment, mais il annonçait les développements ultérieurs.

Tu cites quelqu’un d’important aussi, c’est 50 Cent. C’est l’un des pivots du basculement vers la tape de rappeur, qui a fini par totalement remplacer la tape de DJ.
S.B. : C’est quelqu’un qui a bâti son triomphe sur ce format. C’était un type assez sulfureux, qui ne s’est pas fait tirer dessus par hasard ! Du fait de ce côté très gangster qui attirait les emmerdes, les maisons de disques ne voulaient plus en entendre parler. Alors il s’est refait une santé, une carrière, par ses mixtapes. C’est lui, plus que n’importe quel autre, qui a démontré l’impact promotionnel que cela pouvait avoir. Les mixtapes qu’il sortait triomphaient dans la rue, donc quand il a sorti son album, ça a été un succès absolu, ce qui n’aurait pas été le cas sans ce travail préalable.

Tu dis à son propos, comme pour beaucoup d’autres, que les tapes qu’il sort l’année qui précède “Get Rich Or Die Tryin'”, son album, sont supérieures à ton sens à l’album lui-même.
S.B. : Enfin ça, c’est moi qui le dit, hein [rires] ! Et il y aussi beaucoup de gens dont la carrière n’est que mixtapes : Kevin Gates, Young Thug – dont le “Barter 6” a même été présenté comme un album mais donné gratuitement comme une tape… Mais oui, je trouve les mixtapes des rappeurs d’aujourd’hui bien meilleures et intéressantes que leurs dits “albums”. C’est aussi parce que ce sont leurs premières sorties… Et ça fait peut-être un peu con et puriste de dire ça, mais, même dans le rock, les premiers albums sont bien souvent les meilleurs. Si ce n’est pas le premier, c’est le deuxième… C’est là où le type sort ses tripes, il sort tout. Après, il essaye de se réinventer, plus ou moins bien. Et à part quelques très grands qui vont réussir à rester pertinents sur 30 ans, pour la très grande majorité des artistes – quasiment tous genres confondus –, les meilleurs albums sont les premiers. Même si ça peut être sous-produit et qu’ils ne bénéficient pas forcément des mêmes moyens, des mêmes studios ou appuis promotionnels. J’avoue aussi que je suis assez peu sensible à la question de la qualité du son. J’aime avant tout qu’on sorte ses tripes, tant pis si le son est pourri. Et les premiers albums des rappeurs d’aujourd’hui, ce sont des mixtapes.

Je choisis 100 mixtapes mais, en fait, les 50 meilleurs de l’histoire, on ne les connaît sans doute pas.

La dernière fois qu’on s’était vus [long épisode de l’émission Black Mirror : “Independent as fuck” pour son précédent livre “Rap Indépendant, La Vague Hip-hop Indé Des Années 1990-2000 En 30 Scènes Et 100 Albums” – NDLR], on avait parlé du fait que la scène indé s’était beaucoup développée grâce à Internet, qui a permis à plein de scènes locales d’émerger et de sortir de l’axe écrasant Est-Ouest. Ce qu’on a beaucoup retrouvé ensuite avec ce format tape, qui sort des chemins et des canons imposés par l’industrie…
S.B. : C’est vrai qu’il y a un thème commun entre les deux livres, qui sont toutes les sorties cachées. Mais je ne suis pas forcément contre l’industrie de la musique, qui permet quand même aux gens d’être visibles. Les rappeurs d’aujourd’hui ont bien souvent eu leur premier contact avec cette musique via des clips et des gros disques, bien produits. Ceci dit, cette industrie doit faire des choix et garantir un certain retour sur investissement : elle est timorée, elle n’aime pas prendre de risques, donc bien souvent les sorties intéressantes ne sont pas forcément les gros blockbusters de l’industrie musicales, même si beaucoup en sont. Il y a toute une partie cachée de la musique – en tout cas pour le grand public. Dans le rock, genre quasiment mort aujourd’hui, il y a plein de rééditions de trucs qui n’étaient pas sortis, qui n’étaient “que” des démos, qui ressortent et qui sont super bien ! L’essentiel de la musique n’est pas ce qu’on en connaît. Tout ça est amené par quelque chose, et ce quelque chose qu’on ne soupçonne pas est souvent bien plus intéressant. C’est ce que je dis au début de ma sélection : je choisis 100 mixtapes mais, en fait, les 50 meilleurs de l’histoire, on ne les connaît sans doute pas.

Il y a une autre étape très importante, c’est le “Trap Or Die” de Young Jeezy en 2005. Parce que c’est l’avènement d’un genre musical, et la tape porte le nom de ce genre qui triomphe aujourd’hui !
S.B. : Oui ! La trap music s’est énormément développée grâce au format tape. C’est le cœur du rap actuel et on le trouve sur albums, mais il a d’abord prospéré par ce biais. Jeezy a eu du succès, mais tout un pan des fans de rap redécouvre la production mixtapes de Young Jeezy, qui est fantastique, ou bien sûr celle de Gucci Mane, folle. C’est un format qui se prêtait assez bien à des genres révolutionnaires, donc mal vus… Ce qui a vraiment été le cas pour la trap. C’est plus qu’accepté aujourd’hui, tout le monde en fait, même les rappeurs français, mais ça ne s’est pas fait en un jour, ça a rencontré une grande hostilité. En particulier en France, d’ailleurs.

Je sais que tu n’aimes pas beaucoup le rap français… Tu sélectionnes quelques mixtapes françaises, mais c’est parce que tu te sentais obligé, non ?
S.B. : Oui… Si quelqu’un pense en voyant mon bouquin qu’il y aura 50 pages sur Cut Killer, il va être très déçu [rires] ! Parce que je parle très peu des années 1990 et très peu de la France. J’en parle, parce que le rap français c’est gros et qu’il faut bien le citer… C’est vrai que si ça ne tenait qu’à moi je zapperais… Les tapes françaises que je mets dans le livre, je les aime bien, hein. C’est juste qu’il faut garder le sens des… proportions, on va dire [rires] !

Tu cites “QLF”, le premier album de PNL, comme une tape…
S.B. : Je force un peu, oui, et je m’en justifie. Pour la plupart des gens, c’est un album. Je le ramène à une tape pour la manière dont ça a été produit et distribué : très peu de gens ont la version physique de cette sortie-là, la plupart l’ont chopée sur Internet. Et puis ça recycle des sons piochés à droite et à gauche sur le net. Il y a une grosse logique mixtape dans la réussite de cet album et même du groupe.

C’est vrai que l’utilisation des type beats renvoie un peu au délire des faces B : de l’instru gratuites, générique, que tu te réappropries. Les faces B de DJ Premier à l’époque, des type beats chopés sur YouTube aujourd’hui. Le même principe : si tout le monde a le même beat, c’est au rappeur de se démarquer. Il y a un autre truc qui risque de révulser les puristes, aussi : pour toi, l’âge d’or de la mixtape, c’est maintenant !
S.B. : Oui ! Les tapes des 90’s, c’est folklorique ! Je suis tout sauf un puriste : je suis un fan de musique. Et il se trouve que la meilleure musique aujourd’hui, c’est le rap. Si demain ça devait être autre chose, je n’écouterais plus de rap Pour le pur fan de rap, de H.I.P.-H.O.P., rien ne vaut les mixtapes des années 1990. Mais tu ne fais pas écouter ça aujourd’hui aux mecs de la rue ! Ça ne les intéressera pas ! Pas parce que ça date des années 1990, juste parce que ce n’est pas un album. Les mixtapes des années 2000-2010, ce sont des produits finis. Ça va au-delà d’un délire de puriste qui va compiler ses meilleurs morceaux avec des super scratchs dessus. Ça ne plaira pas aux puristes que je dise ça, mais j’aime bien faire chier les puristes de toute façon [rires] ! On est donc passé du folklore des années 1990 aux vraies bonnes œuvres du rap aujourd’hui. L’immense année 2009 à laquelle une partie est consacrée dans mon livre, c’est une année que je redécouvre encore aujourd’hui, une année extraordinaire comme a pu l’être 1995, dont toutes les meilleures sorties sont des mixtapes.

Tout ce qui était détesté par les puristes il y a une dizaine d’années est devenu la norme, c’est ce qui a triomphé. Gucci Mane en est une bonne image, il est passé d’Antéchrist à référence ! Pour le coup, il est incroyablement prolifique quand il n’est pas en prison. Il sort trop de projets, même, il y a plein de déchets… Mais c’est aussi une définition de la tape, ce côté dans l’instant, instinctif, sans pression, non ?
SB : Il y a ce côté pas calculé, mais c’est mieux ! C’est ce que sort l’artiste à l’instant “T”. Dans un album qui sort en maison de disques – et c’est vrai autant pour le rap français que pour le rap américain, et quelle que soit l’obédience du rap, old school, conscient ou gangsta – tu auras toujours le morceau engagé, le morceau pour les filles, celui pour le club, le refrain R&B, etc. Tu as un cahier des charges. Pour une mixtape, non. Le mec te sort tout, tout de suite. Ça peut être très imparfait mais c’est très immédiat. Et puis je suis persuadé qu’il y a beaucoup d’artistes qui n’ont jamais le temps de concrétiser sur un vrai album. Ils sont respectés, parce qu’ils font des concerts, mais ils n’ont pas laissé grand-chose derrière eux. Avec la mixtape, n’importe qui laisse quelque chose derrière lui. Il faudra juste fouiller un peu pour trouver la pépite, mais on tombera dessus.

On ne fait plus beaucoup d’argent avec les albums, aussi. On en fait sur les concerts. Tu cites Curren$y comme un modèle de cette réussite, il fait énormément de shows, il ne sort pas d’albums, mais il a sorti plus d’une tape par mois l’année dernière ! C’est presque comme le journal de bord d’un musicien. Mais son activité essentielle c’est la scène, surtout économiquement…
S.B. : Oui, c’est l’état de l’industrie du disque aujourd’hui, et c’est le génie des “rappeurs à mixtapes” de l’avoir compris en avance. Et, contrairement à ce qu’on dit, l’industrie l’a compris très vite aussi. Ils ont voulu maintenir le plus longtemps possible la vache à lait du CD, mais ils savaient depuis bien longtemps que la musique enregistrée n’allait plus rien rapporter. Pourtant l’industrie perdure, elle trouve juste d’autres moyens de se faire des marges : les concerts et le merchandising. La mixtape a accompagné, voire précédé, ce mouvement.

Tu as mis Pee Wee Longway, ça fait plaisir.
S.B. : J’ai hésité longtemps à le mettre… Parce que j’ai mis beaucoup de gens d’Atlanta, qui sont tous plus ou moins cousins. J’avais peur de tomber dans le même travers que le premier bouquin, de mettre beaucoup de gens que j’aime bien au risque de faire une sélection qui ne soit pas suffisamment représentative… J’ai retranché pas mal de choses de ma première sélection ces derniers mois, elle était trop personnelle… Mais bon, c’est mon livre quand même, et j’aime bien Pee Wee [rires] !

On en vient à la gageure de l’exercice : faire une sélection. Déjà pour les précédents bouquins, c’était un peu fou, mais là, avec tout ce qui sort par jour ! Comment tu as fait !?
S.B. : Bah, j’en ai écouté des centaines [rires] ! J’en ai la tête farcie ! Il faut faire des pauses parfois parce que tu n’arrives même plus à distinguer les bonnes des mauvaises. J’ai un disque dur bien rempli, un disque dur externe pareil… Après, si tu parcours le net, si tu lis des articles, il y a quand même un certain nombre de références, des tapes qui reviennent régulièrement et que écoutes un peu plus attentivement. Et puis comme d’habitude, tu as des coups de cœur personnels, qui ne seraient pas forcément cités par d’autres mais que je tenais à mettre, ainsi que des incontournables que je ne renie pas… Ça a été deux ans et quelques d’écoute assidue. Mais bien sûr, comme d’habitude, j’en ai découvert de nouvelles depuis que j’ai rendu le bouquin et je me dis : “ah, merde !” [rires].

Il y a pléthore de trucs qui sortent, on ne peut humainement pas tout écouter. Est-ce que le rôle de défricheur dévolu aux critiques reprend de sa pertinence, selon toi ?
S.B. : Oui et non. Il faut des gens qui fassent le tri, des fous-dingues qui passent leur vie à écouter et à trier pour ceux qui ont moins de temps et de passion. Mais on voit ce qu’est devenue la critique. Pour le meilleur et pour le pire, la critique à papa, c’est fini. Celle où tu décrivais le disque, où tu le mettais en perspective… Maintenant, ce sont des blogs, Twitter, Facebook. Des prescripteurs en qui les gens ont confiance postent un morceau par jour et un album par semaine en disant : “C’est bien, écoutez.” C’est compréhensible. Avant, acquérir un disque, c’était un effort et un investissement, donc c’était bien que quelqu’un te donne une idée de ce que tu allais trouver. Mais ce n’est plus nécessaire : tu écoutes direct, et si ça ne te plaît pas, tu le supprimes de ton disque dur. Donc les prescripteurs continuent d’exister, mais les critiques à l’ancienne qui écrivent deux pages sur un disque, moins. Ce besoin subsiste juste pour certains fans, comme moi, ou les gens qui visitent mon blog. Il n’y en a pas des milliards, mais il y en a.

Avec la mixtape, n’importe qui laisse quelque chose derrière lui. Il faudra juste fouiller un peu pour trouver la pépite, mais on tombera dessus.

N’est-ce pas un peu paradoxal de sortir un livre, une forme de fait très figée, à propos d’une musique aussi accessible à tous et au contraire très mouvante ?
S.B. : Non. Le livre a des avantages, il apporte de la perspective. Dans 6 mois, des trucs seront datés et je les réécrirais autrement. Mais les retours les plus positifs sont de ce côté-là : les gens ne connaissent en général que des bouts de l’histoire, le bouquin leur offre un tableau plus général, un cadre dans lequel aller piocher, un moyen de comprendre dans quoi se situent les disques d’un artiste que tu aimes bien. Et puis ça apporte aussi un confort de lecture sur la longueur que tu n’aurais jamais sur le net. Personne ne passe 6 heures à lire sur un écran.

Il y a un retour qu’on ne fait pas assez sur tes bouquins : on parle très peu de ton écriture. Tu écris très bien ! C’est assez rare. L’écriture chez toi semble dépasser la simple prescription. On sent le plaisir.
S.B. : Oui, j’aime écrire ! Gamin, j’écrivais. J’ai écrit des milliards de trucs que j’ai jetés. Et j’adore la musique. Donc voilà, j’écris sur la musique… C’est juste la rencontre de deux passions, c’est aussi simple que ça.

C’est un format particulier, la chronique. Tu te sentirais le souffle d’attaquer à un long format ? C’est une impossibilité éditoriale ou un choix ?
S.B. : Non, c’est juste une question de temps. Mais ça peut être lassant, aussi, le long format. Je lis beaucoup sur la musique : pour quelques bons essais de 300 pages sur le sujet, beaucoup font de la redite, du délayage, de l’anecdote. C’est un risque. J’aime bien le format anthologie, avec une longue intro qui donne de la perspective, mais qui évite la redite grâce aux chroniques. C’est un bon entredeux. Si je prenais un format plus long, je passerais à la fiction. C’est dans un coin de tête depuis longtemps…

Il y avait une tradition de grands critiques, dont la plume était aussi importante que les choix. Ça a disparu…
S.B. : Oui. Ça devient dur de trouver des gens qui ont des choses intéressantes à dire et qui savent les dire, qui soient aussi bons sur la forme que sur le fond. Mais je n’aime pas les trucs trop littéraires non plus. C’est très pénible quand le fond s’efface devant la forme, quand le critique se met en scène, quand le sujet s’efface devant lui. Ça me gonfle ! Se servir de la critique pour faire passer des avis personnels qui dépassent la musique, c’est un travers dans lequel il m’arrive de tomber, mais que j’essaye d’éviter. Le critique ne peut pas être le sujet de sa critique. Il y a des gens, dans la critique Rock, qui se sont vautrés là-dedans. Moi je veux une forme au service du fond. L’écriture n’est qu’un véhicule, elle ne peut pas se prendre comme objet. Elle n’est pas l’objectif, elle est le moyen.

On trouve aussi des chroniques de livres sur ton blog, et on voit bien à travers tes choix que tu portes un véritable amour à la culture pop au sens noble du terme : L’Heroic Fantasy, la SF… Ta haine des puristes semble s’étendre aussi à la littérature.
S.B. : Oui, les meilleurs genres sont les mauvais genres [rires] ! Ils peuvent être imparfaits, mais ils sont toujours beaucoup plus spontanés. Et c’est ce que j’aime, la spontanéité.

Paré pour la sortie ? Tu t’attends à une volée de bois vert ?
S.B. : Oui ! Il y en a qui vont déchanter. Mais quand j’avais sorti le bouquin sur le rap indé, c’était pareil. C’était une lecture très personnelle, et les puristes de ce mouvement me sont tombés dessus. Ils voulaient des vrais trucs de backpackers de la fin des années 1990, ils considéraient que l’indie rap était mort en 2002 ou 2003. J’avais un autre point de vue. On m’est moins tombé dessus parce que c’est un sujet moins connu, mais il y en a eu. Tout comme des déçus qui pensaient que c’était un bouquin sur le rap indépendant français actuel… Pour être sûr de ce qu’on fait, il faudrait se passer de la sélection. Un gars avait dit à propos de mon premier bouquin : “La sélection, c’est comme celle de l’équipe de France, personne ne sera jamais d’accord.” C’est le principe.

Interview : MaNu (Black Mirror)

Bibliographie
2017 : “Mixtapes : Un Format Musical Au Cœur Du Rap” (Le Mot Et Le Reste)
2014 : “Rap Indépendant : La Vague Hip-Hop Indé Des Années 1990/2000” (Le Mot Et Le Reste)
2012 : “Rap, Hip-Hop : Trente Années en 150 Albums” (Le Mot Et Le Reste)