BANNIERE copie

De 34 Click à “Lendava”, entretien XXL avec Le Sous Marin

Triste nouvelle pour ceux et celles qui ont besoin que forme et fond s’harmonisent pour kiffer pleinement le rap en français : Le Sous Marin, féroce Arracheur de Bitume depuis le siècle dernier, a décidé de prendre le large.
Les férus de hip-hop attachés aux scènes indépendantes locales que nous sommes s’étaient pris pleine gueule “Atmosphère Primaire”  en 2010 – tuerie à redécouvrir d’urgence. Et remontant à la source de ses lyrics écorchés, redécouvraient qu’il avait fait ses classes au sein des montpelliérains 34 Click – responsables du ghetto conscious  “La Grande Machination” sorti en 2009 –, proches des bouillants Khalifrat, l’un des collectifs les plus hardcore que la province dénigrée ait compté dans ses rangs.
En 2016, le MC/beatmaker qu’on connaissait pour ses couplets enragés sans effets de styles superflus nous surprenait encore en s’écartant de ses racines ouvertement new-yorkaises pour délivrer en autarcie le remuant “Lendava”, un album aux sonorités solidement ancrées entre Chicago et Atlanta ; sombre projet qui a scotché la rédaction au point de le proposer en cadeau d’abonnement à nos lecteurs.
Sur ce petit bijou de noirceur logé entre Drill et Cloud rap, synthétique mais authentique, à l’Autotune savamment dosé, le Sous Marin se renouvelait sans se trahir, évoluait avec la tendance tout en conservant son identité et son éthique. Voix écorchée, thématiques à ras de trottoir, fidélité à ses gens et à la poussière de sa ville : vingt ans de rap, et toujours la même passion désintéressée pour cet art de pauvre. L’été dernier, nous lui rendions visite en scred’. Chaleureuse rencontre avec un type “né à deux kilomètres d’où [il] traine” qu’on n’a hélas pas pu publier dans notre dernier numéro.
En souhaitant que cette (très) rare interview ne signe pas ses adieux à la musique, plongée en abysses avec cet activiste de l’ombre, de ceux qui ont su porter haut la “Flamme Noire” du rap de combat. L’occasion pour celle et ceux qui ne le connaissent pas de le découvrir enfin ; et de notre côté, de lui dire merci pour ce qu’il aura offert aux arracheurs de rap du bitume.

iHH : Cela fait bien longtemps que tu officies dans l’underground, et pourtant ton blase n’est toujours pas reconnu comme il se doit… Alors qu’on te suit au moins depuis “Atmosphère Primaire“, ton album solo sorti en 2010, et que certains considèrent à juste titre comme un classique…

Le Sous Marin : On a enregistré “Atmosphère Primaire” en 2010, mais on avait déjà sorti le projet “Arracheurs de Bitume” en 2005 et “34 Click” en 2008 ! Avant, je faisais des mixtapes : “Esprit Mixtape”, ce qui nous avait déjà permis de rencontrer pas mal de monde et de réunir pas mal de matière…

Ton dernier album, “Lendava”, est sorti en 2016, voilà plus de 10 piges que tu ne lâches pas le morceau ! Il est encore excellent, et pourtant tu peines à dépasser les 3 000 vues pour tes clips… Tu fais de la musique mortelle, mais personne ou presque ne le sait, en fait !

S : Ouais ! On n’a jamais trop cherché à avoir une énorme exposition de toute façon. 3000 vues, c’est bien, c’est toujours mieux que 1000. On a toujours fait les clips nous-mêmes avec les potos, c’est du très petit budget, ça prend beaucoup trop de temps pour le rendu qu’on arrive à faire… On a toujours fait avec les moyens du bord, donc ça fait quand même plaisir que le clip soit vu. On n’a jamais fait trop de scènes ni de promos, donc on reste dans notre petit cercle, on a toujours eu un public qui nous suit, et ça me va comme ça.

Tu es donc en totale indépendance ?

S : Oui, je suis en indé complet ! Ce sont mes tunes propres que j’investis dans les projets, donc je joue dans une autre division, c’est certain. “Arracheurs de Bitume”, ce sont les potos de quinze ans, on se connaît depuis l’école. On est dans notre truc, on ne s’affiche pas trop… On propose juste du son, ça plaît à qui ça plaît ! Je n’ai jamais été très bon vendeur de mon truc [rires] !

Quand “Atmosphère Primaire” est sorti, tu y croyais un peu plus, non ?

S : Ouais, mais on n’était pas dupes. Pour nous, c’était le kif d’abord, depuis le début ! On n’attendait rien d’autre, à part peut-être la satisfaction d’entendre dire de temps en temps : “Ah ouais, t’as fait un bon skeud !”

Pour reprendre du début, tu as commencé à rapper à la fin des années 1990, c’est ça ?

S : Oui ! Le début, ça doit être 1998-99, on a commencé en écrivant des freestyles à la con ! Vraiment du délire, avec l’équipe. C’était le temps des cassettes, on branchait les micros sur le poste cassettes et on se les faisait tourner… Après, on a eu des ordinateurs sous Windows 95, des vieux PC, et on s’est mis à bosser sur Acid. On en avait marre de poser sur Face B, et on s’est dits qu’on allait faire nos propres instrus pour vraiment créer notre rap. Vinch qui faisait partie du groupe Mort sur Beat avec Exxon Vald-s, faisait déjà des instrumentales. On était un peu plus jeunes qu’eux, et ils nous ont montré les bases…

Mais du coup, entre 1998-99 et 2009, il n’y a eu que l’album “34 Click” ?

S : Non, On avait aussi fait un maxi, en 2006 « Rimes Urbaines », Et j’avais déjà fait un solo,  “Un Banc Sous Un Lampadaire” en 2005. Il s’était un peu vendu sur Grizzmine, BBoyKonsian et Just Like HipHop.

En 2006, je disais déjà que mon héros, ce n’est pas Tony Montana, mais le maçon avec sa truelle.

Après “34 Click”, il y a eu l’EP “Rimes Urbaines”, puis l’album “La Grande Machination”… En équipe à chaque fois. Ton parcours donne l’impression que tu as commencé entouré de plein de monde pour finir de plus en plus seul. Sur le dernier album, il n’y a qu’un seul featuring, et c’est un jamaïcain !

S : C’est vrai, mais c’est volontaire, sur l’album. Pour “Tetsuo Shima” en 2014, j’avais invité tous mes proches, donc pour le dernier je voulais faire ça seul. Tant pour les prods que pour les featurings. J’en avais marre du passage obligé qui veut qu’à chaque fois que tu sors un projet, tu dois faire tel feat.,  rapper sur tel ou tel type d’instrus… Je cherchais dans mon coin, mes collègues n’avaient pas trop entendu ce que je préparais, et je savais que je prenais un risque en leur disant : “Voilà, il y aura de l’Autotune, des trucs ralentis, des délires bizarres” [rires] !

Sur “Lendava”, il y a surtout des Type Beats, alors que tu produis beaucoup d’habitude. Pourquoi ce choix ?

S : Je voulais partir sur des instrus plus modernes que ce que je fais d’habitude, mais je galérais à les produire. J’écoute beaucoup de Trap des Antilles, et ils se servent souvent des beats de Young Forever et d’autres, des gros bangers. Donc je me suis dit : “J’arrête de perdre du temps, je rappe sur des Types Beats qui me plaisent ; du moment que le morceau final sonne comme je veux, pas besoin d’aller plus loin. Et puis c’était un nouveau processus, c’est toujours intéressant à faire.

Et finalement, à l’écoute du skeud, ton équipe a été choquée ?

S : Un peu ! Mais c’est plutôt si j’avais dérivé dans les thèmes qu’ils auraient bloqué. Là, je suis resté dans la même démarche ! Malgré les nouvelles techniques, les rythmiques, l’Autotune, etc., les couplets, ça reste… du moi ! Donc au début, ça a chambré en me disant que j’étais “à la mode”. Mais au final, si j’ai kické “moderne”, c’est parce que c’est ce que j’écoute ! Par exemple, quand “D.I.R.T” de Heltah Skeltah est sorti en 2008, les prods étaient mortelles, et ce n’était pas du boom-bap à proprement parler ! On a suivi ça, et c’est ce qu’on faisait : du new-yorkais de 2008. Donc aujourd’hui c’est pareil, il y a d’autres sons cainris, comme Al-Doe, Sha Hef ou même d’autres plus connus comme Migos ou Future, et j’étudie comment les techniques ont évolué… Donc j’ai argumenté là-dessus : c’est important de ne pas rester fermés. Rester dans notre ligne d’écriture et de vision, mais en ne s’empêchant pas de suivre ce qu’il se passe. Je ne vois pas l’intérêt de dire que c’était mieux il y a vingt ans ! Il y vingt ans c’était il y a vingt ans, moi je vis aujourd’hui.

Je ne vois pas l’intérêt de dire que c’était mieux il y a vingt ans ! Il y vingt ans c’était il y a vingt ans, moi je vis aujourd’hui.

Jusqu’en 2014, tu postais chaque mois une compile de rap américain sur le site Grizzmine. Une trentaine de morceaux, super underground… Tu es un vrai fondu de son, un digger, c’est peut-être ce qui t’a permis de passer ce pas quand certains de ta génération stagnent dans un boom-bap qui sonne rincé ? Tu en avais marre, simplement, non ?

S : Un peu, ouais [rires] ! Après, il y a de la trap qui pue, comme plein de trucs ! Je ne suis pas enfermé dans un style ; l’idée, c’est de faire son truc ! On a ralenti les BPM, on s’est bien engrainés sur les délires cainri avec Krimophonik, et voilà ! On s’est surtout dits : “Nique, on fait ce qu’on veut !” C’est à partir de “Menace” qu’on a pris ce virage [projet commun signé Le Sous Marin, Krimophonik et Al-Doe, sorti en novembre 2015 – NDLR]. C’était aussi la première fois qu’on mettait des sons sur Itunes, Deezer… On a voulu faire ça propre, même si on n’a pas pu faire de clip…

Et donc sur “Lendava”, même si c’est des Type Beats, c’est toi qui gère le mix ?

S : Oui, c’est moi. J’enregistre et je mixe ! Il n’y a que le master que je n’ai pas géré.

Il y a un travail de fourmi hallucinant sur les backs, les ambiançages… Tu y passes des nuits entières, non ?

S : Non, j’ai mes créneaux à moi ! Et puis, à la longue, j’ai mes formules, je sais où mettre mes effets, mes reverbs, mes compresseurs, equalizers et compagnie.

La Trap a fait du bien à ton flow, je trouve. Ta technique saccadée semble faite pour ! Ça va jusqu’à chantonner, même !

S : Oui ! On pourrait croire sur “Atmosphère Primaire” que je n’ai pas de flow [rires], mais même un flow saccadé, c’est un flow ! Là, j’ai essayé de le faire moins saccadé, plus technique. Tu sais, j’écoute beaucoup de dancehall aussi, donc l’Autotune ne m’a jamais gêné. Pour moi, c’est comme une reverb, un écho… C’est juste un effet que tu mets sur la voix. Si c’est bien, c’est bien !

Je savais que je prenais un risque en leur disant : “Voilà, il y aura de l’Autotune, des trucs ralentis, des délires bizarres” 

Ca peut vite sonner kitsch si on ne fait pas gaffe [rires]

S : Voilà ! C’est compliqué à gérer, mais quand on arrive à utiliser ces outils-là et à bien les régler, c’est du bonus ! Par contre, tu es obligé de jouer le jeu, d’aller là où il veut, l’AutoTune, d’accentuer un peu ! Sinon, quand tu poses ton effet, ça ne marche pas. C’était très intéressant de creuser ça !

C’est pour prendre le temps d’apprivoiser tout ça que tu as pris des Type Beats ? Tu t’es dit : “comme les gens que je fréquente ne sont pas forcément dans cette musique-là, et que je n’arrive pas encore à la produire, je vais me mettre tout seul dans ma bulle avec des Type Beats et tenter le coup” ?

S : C’est ça ! C’était obligé ! En plus, si je faisais écouter les morceaux alors que j’étais en plein test sur des flows et de la technique, j’allais entendre du “ouais, mais…”, et je ne voulais surtout pas ça ! Je ne voulais pas qu’on commence à me casser l’élan. Alors j’ai fait mon truc, quitte à faire le bourrin. Une fois que je l’avais fini, j’ai fait écouter aux collègues, et là on a pu parler des morceaux et faire le tri.

Dans tes autres projets, il y avait vraiment des tracks à thème, comme “Zone Commerciale”, “Bleu Blanc Rouge”, etc. Dans le dernier, c’est plus dispersé, peut-être même hachuré, dans le sens où il y a plein de thèmes, mais qu’on les retrouve tous un peu disséminés dans chaque son. Tu l’as fait volontairement, ou un peu comme ça venait, juste histoire de se faire plaisir ?

S : Avant, on était beaucoup là-dessus, oui ! Pour “La Grande Machination”, on avait vraiment bossé par thèmes : l’école, l’argent, ci, ça… Et pareil pour “Atmosphère Primaire”, je me disais : “Bon, il me faut un banger, un truc un peu plus politique, un truc un peu plus sur la vie quotidienne…” Là… je me suis lâché ! Ça ne veut pas dire que je ne me pose pas de questions, hein. Je me demande souvent, après coup : “Mais qu’est-ce que j’ai voulu dire, là, quand même [rires] ?”

On reconnaît ton regard sur le monde, mais ça donne l’impression que tu te dis moins que le rap doit servir avant tout à dénoncer tel ou tel sujet…

S : Oui, parce que même ça, c’est devenu un peu cliché, je trouve ! Je voulais rapper mes trucs, garder le propos, ne pas tomber non plus dans le “faites de la merde”, mais… Quand je réécoute “La Grande Machination”, je trouve qu’il y a des trucs bateau. Si c’est pour dire : “le mal, c’est mal”, ça me casse les couilles, voilà. Je ne peux pas raconter tout le temps les mêmes trucs, même si je n’ai pas beaucoup changé ma vision ! Mais je ne vois pas l’intérêt de répéter encore ce qu’on a déjà dit 100 fois. Et puis il y a aussi qu’on change un peu, quand même ! On est dans des trucs de trentenaires : tel collègue qui a eu des petits, l’autre qui a bougé là-bas, l’autre qui a dû déménager parce qu’il ne trouvait pas de travail… Donc les sujets ne sont plus tout à fait les mêmes. Avant, on était tout le temps ensemble, dans nos histoires, jeunes, sans taf, etc.

Il y avait plus un délire de meute aussi, non ? À traîner ensemble, s’influencer…

S : Oui, même si personnellement j’ai toujours été plutôt dans des textes très personnels, à raconter ma salade, ce que je pense, mon humeur du jour… Et ça aussi, c’est ce que j’essaie de faire un peu moins. J’essaye de faire un truc un peu plus global. Je garde toujours du “moi”, mais j’ai voulu que ce soit un peu plus du “on”, quoi.

Justement, c’est le mot que tu dois dire le plus dans l’album, “on” !
S : Oui ! Quand je dis “je”, c’est moi qui rappe, c’est de l’ego, c’est obligé. Mais c’était dans cet esprit-là, essayer d’aller vers un truc un peu plus positif.

Positif [dubitatifs] ?!

S : Oui ! Si tu compares à “Le Triangle” ou “Tetsuo Shima”, là, c’était carrément la fin du monde [rires] ! Je me suis dit qu’il y a toujours un peu de bon au fond. Je ne peux pas toujours tirer sur le truc, tout noircir…

Après, il ne suffit pas de dire “on” pour être plus positif, en vrai !

S : Non bien sûr, mais je me suis dit : “Allez, de temps en temps on peut être sympa, on fait pas tout les jours la gueule quand même [rires] !” .

Dans une des seules interviews que tu as donnée, en 2009, en plus des références ricaines comme le Wu Tang, tu dis qu’un des trucs que tu écoutais le plus, jeune, c’était Bone Thugs And Harmony. C’est assez logique que tu en viennes à la trap, du coup ! C’est des anciens, mais très précurseurs du délire chanté, triplet flow, etc.

S : C’est ça ! J’étais à fond dans Daz Dillinger, Yukmouth… Et même Master P, B.G , C-Murder. Beaucoup de mes CD’s, c’est de la West Coast et du Dirty South.

J’essaye de faire un truc un peu plus global. Je garde toujours du “moi”, mais j’ai voulu que ce soit un peu plus du “on”, quoi. 

C’est marrant, parce que dans la musique que tu fais, ça ne se sent pas du tout… On est bien loin du funky [rires] ! C’est quoi, maintenant, tes influences directes ?

S : C’est vrai qu’on ne le sent pas du tout, mais voilà, mes premiers CD’s c’étaient les Nas, Bone Thugs, Tupac… Maintenant, Al Doe, Dave East, Bodega Bamz, Vado, la manière dont ils ont pris le truc, ça m’intéressait bien. Parce qu’il y a des instrus trap, mais ils rappent sec dessus. Sinon j’écoute de la trap des Antilles comme je t’ai dit. Apres je me flingue de Dancehall : Vybz Kartel, Aidonia, Shokryme…

Donc tu cites le dancehall, la West Coast, Tupac, des bails super groovy, et pourtant tu fais exactement l’inverse…

S : Un truc de bourrin ! Ouais. Mais… j’aime les trucs de bourrin, au fond du fond [rires] ! Sizzla, Cappleton ,Kartel… Chez Tupac, j’aimais surtout les trucs à la “Hit ‘Em Up”… quand il était chaud. J’aimais bien ses refrains chantés et tout, aussi, mais c’était une autre époque ! En 1996, j’avais treize ans… Les gars de Luniz, de San Francisco, de la Bay Area… E-40 ! Puis on est passés au dirty south !

Ton école de rap en France, ce serait plutôt Khalifrat, des voix qui raclent, des flows qui attaquent sec, tout droit…

S : C’est parce qu’en rap français, nos influences c’étaient des groupes comme La Rumeur, Dicidens, la Scred, Tandem, en gros. Je ne pouvais pas faire du Snoop en rap français, ce n’était pas possible, même si je kiffe ! Même si c’était pour faire un morceau sur la weed, ce serait chiant ! Mes bases en rap français, c’est Expression Direkt, Oxmo, Le Rat Luciano, Salif, Mac Tyer, Shone. Maintenant il y a Niro, Josman, O’Boy , Take a Mic …

Un autre truc marquant, dans l’album, c’est que tu parles énormément au passé… Au point que des fois, on dirait que tu écris ton oraison funèbre !

S : C’est une manière de dire que ce n’est pas d’hier, qu’on a toujours fait ça. Mais c’est peut-être un truc un peu nostalgique, oui, même si je ne l’aime pas trop, moi, la nostalgie !

C’est peut-être lié à ces histoires d’équipes qui se disloquent avec le temps qui passe ? Comme ce son [“Bro” – NDLR] qui commence par : “je les ai vus partir”…

S : C’est un changement d’époque, de toute façon ! C’est vrai, je les ai vus partir : les collègues, les potes… On change ! Comme je dis : “il y en a qui ne sont jamais revenus”. C’est pour ça que le son s’appelle “Bro”.

On dirait qu’il y a un truc qui plane sur ton skeud, comme ce moment où tu dis que même “le ciel est rouge sang”… La mort, ou la prison, ne sont jamais très loin…

S : C’est toujours ça ! J’avais un proche qui était rentré à ce moment-là, d’autres plus jeunes qui sont rentrés pour pas grand-chose, et tu te dis, de l’extérieur, que c’est toujours des histoires à la con, sauf que ça pourrait être toi, pareil ! Un coup de nerfs… Je ne te parle pas de grand banditisme, je te parle de trucs à la con, les trucs de tous les jours qui te font vriller… Ou la fumette qui t’engraine… Bref, ça peut aller très vite. Et ça peut encore arriver. Toujours. C’est ça, le problème.

Ça revient souvent, dans ce skeud et dans les autres : c’est possible de “serrer” [“péter un plomb” chez les sudistes – NDLR] super vite… Dans le morceau d’ouverture de “Lendava”, tu parles directement d’hôpital psychiatrique…

S : Oui, j’ai toujours été dans ces délires-là, à me poser des questions, à me demander si je suis vraiment normal, si j’ai vraiment une mentale normale par rapport aux autres gens… Des questions que je me pose sur moi. Même si les collègues te rassurent, c’est toujours une question de point de vue. Est-ce que ce ne sont pas les vrais fous qui sont normaux ?

Tu as vu des proches partir de côté-là aussi ?

S : Pas des très proches, mais j’en ai vu partir… Et puis aussi des gens ravagés par les cachetons, alors que ça aurait pu se passer autrement. Donc oui, c’est toujours un truc qui est là, pas loin, et tu sais que si tu rentres là-dedans… tu risques de prendre une cartouche. Ce sont souvent nos agissements de tous les jours qui peuvent mener à ce qu’on t’envoie là-bas. Donc tu te demandes où est la limite, jusqu’à ce qu’on t’y mette ? Ils le jugent comment, leur truc ? À partir de quel moment tu deviens “fou” pour la société ?

Dans le morceau “Lendava”, le dernier du disque, tu dis : “j’irais trouver le calme sur les plaines de Lendava”. C’est quand même une manière de dire que ce monde-là, c’est vraiment trop de la merde… Au point de vouloir partir très loin de tous…

S : Pourtant, ce morceau est plutôt positif ! Je cherche la paix, quoi ! J’aurais pu parler d’ailleurs, j’ai juste imagé la paix par cet endroit… parce que je ne le connais pas, bien sûr !

Tu le trouves positif ?! Dans le sens où tout le skeud parle de guerre ordinaire et que là tu laisses penser qu’il y aura peut-être un jour et un endroit où tu trouveras la paix ?

S : C’est ça ! C’est ma façon d’être plus positif. Chercher la paix, c’est la première étape.

 Je rappe les sujets qui touchent à nos vraies vies ! La galère des fins de mois, tous ces trucs à la con. 

Je trouve ce morceau très triste pourtant, mais très beau. On dirait que tu y donnes la clé de ta musique : “je rappe pour les oubliés / chômeurs, ouvriers / ceux qui finiront derniers / ou qui finiront par vriller”. On dirait un résumé de tout ce que tu fais !

S : Pour dire pour qui tu représentes, pourquoi tu rappes, pour qui tu le fais, oui ! Après, je fais ça souvent ; je me repose la question : “Pourquoi tu le fais ? Pour qui ? Et c’est quoi, ton message, qu’est ce que tu baragouines ?” A part le côté sport que j’aime bien, la technique, il y a quand même un but. Sinon, je n’aurais aucun intérêt à le faire. Pour m’amuser ? Ce n’est plus suffisant.

Et donc, pourquoi tu le fais ?

S : Je dirais que c’est pour essayer d’être lucide, de regarder le vice qui se cache partout, de rester méfiant. Dire : “ne vous laissez pas trop douiller”… Ne pas se contenter de dire : “on est contre le système”, car ça, c’est évident ! Et m’écouter ruminer toujours le même merdier ? Même moi, ça me fait chier ! Dans le dernier morceau que j’ai écrit, je le dis : “on veut des solutions bro, pas des putain de constats” ! C’est bon, les constats, on les a déjà faits. Si c’est juste pour refaire le match, ce n’est pas la peine ! Il n’y a plus qu’à chercher des solutions… que je n’ai pas ! Mais au moins essayer de le faire : “Bon, OK, c’est comme ça, donc on va essayer de faire autrement.” Parce qu’on n’a pas le choix. Le travail, les problèmes de société… c’est là. Qu’est ce qu’on fait, maintenant ? Voilà, c’est plutôt ça.

Tu ne fais pas de grands appels à se fédérer, mais tu utilises ce “on” tout le temps, et tu fais quelque chose qu’on entend peu dans le rap, c’est de représenter les charbonneurs du salariat.

S : En 2006, je disais déjà que mon héros, ce n’est pas Tony Montana, mais le maçon avec sa truelle.

Tu dis même : “lutte des classes” dans l’album. Il n’y a plus grand monde qui emploie ces termes aujourd’hui… Tu dirais que tu fais du rap de fierté ouvrière ?

S : Ouais !! C’est mon calice, ça ! C’est la base ! Je suis dans la réalité, je ne vois pas l’intérêt de mentir. Sinon je ne fais pas de rap. Je ne vais pas aller dire : “j’ai braqué lui, j’ai tué lui”, alors qu’en réalité on est au taf et on se fait exploiter, ou bien il n’y a pas d’embauche… Je rappe les sujets qui touchent à nos vraies vies, quoi ! La galère des fins de mois, tous ces trucs à la con.

“Je rappe pour les charbonneurs, les chômeurs et les marginaux”…

S : Oui, tous ! pour ceux qui taffent dur peu importe le métier, et aussi pour tous ceux qui n’ont pas de taf. Et “marginal”, même si je ne le suis pas complètement, je le suis aussi ! Même si j’ai une paire Nike aux pieds. C’est une histoire de mentale. Je sais que je suis un marginal dans tous les cas, au moins dans la manière de penser.

C’est nos hymnes : dans mon son, je crache ma haine, mais elle a quand même pour objectif de nous réunir.

Tu dis ça, dans “Bro”, qu’on pourrait devenir schizo à force de devenir ce qu’on attend de nous. Tu dis que c’est aussi un peu ça, grandir…

S : Oui, même si j’ai du mal, je sais qu’il… faut bien [rires] ! Même si on continue quand même à nous regarder avec les gros yeux…

Justement, dans le clip “2+”, tu es en bas d’un bâtiment, tout seul, à fumer ton joint…

S : Ça, c’était à Paris ! Avec Exxon, et ça s’est fait comme ça, avec le petit ! J’ai toujours voulu faire ce genre de délire simple noir et blanc, un clip avec juste un gamin qui traîne avec son vélo, qui va à l’épicerie …. C’était vraiment ça, l’idée : “je suis qu’un jeune de plus”…. Mais pour les gens de dehors, on est encore ça ! Tu as toujours ta casquette, ta dégaine, ton joint, tu es encore un jeune con, pour eux.

Mais il y a encore ce truc qui se dégage de ce clip-là… En fait, tu es tout seul !

S : Ah oui, je suis comme ça ! J’ai besoin des potes, des collègues, de la famille, mais je suis un solitaire ! J’ai toujours été comme ça. Ça ne me dérange pas de faire le truc seul, je passe des heures tout seul, comme tout le monde ! Je peux traîner dehors tout seul, même, ça ne me dérange pas.

Le thème qui revient toujours aussi, c’est l’ennui… Cette impression de toujours revenir au même point, quels que soient les effort que tu as pu faire…

S : C’est ça ! Etre dans un monde où il y a tout, mais de ne pas toujours avoir l’argent. Donc c’est bien beau, il y a plein de trucs autour de chez nous, mais on n’a pas les moyens d’y aller ! Tout est permis, mais rien n’est possible, en gros c’est ça. On te dit toujours, en France, que tu es libre de tes faits et gestes. Sauf que tu ne peux pas bouger ! Tu n’as pas l’argent pour le faire, donc au final, tu n’es libre de rien. À part regarder faire les gens qui peuvent…

Et pour ce qui est de l’écriture, tu grattes beaucoup ? Comme un sport quotidien ?

S : Oui, tout à l’heure j’écrivais encore ! C’est un truc qui se maintient, qui s’alimente. Je n’ai pas un don particulier, je l’ai toujours vu comme ça. C’est un travail, un entrainement, je pense.

Il y a quelque chose avec ta voix. Elle est cassée, elle racle, elle est super grave, et ton rap reste toujours super agressif, tu n’es pas redescendu de tension du tout en te “mettant à la trap”.

S : Oui, ça a toujours été comme ça. C’est ça, dans ma technique, pour que ça rentre, il faut que ça soit énergique. C’est ce qui donne la motive. J’ai tenté quelquefois de faire des morceaux plus calme, mais il faut avouer que ce ne sont pas ceux  que je préfère. Du coup je n’ai fait que ce que j’aime faire, et ce que je fais le mieux !

Tu as toujours fait des sons super sombres. Donc peut-être que ce que tu mets dans le rap, c’est aussi ce dont tu veux te débarrasser, pour que ça te pèse moins au quotidien ? C’est peut-être ça aussi, ce côté “positif” ?

S : Oui ! C’est ça : tu viens lâcher la haine du moment, ou ce qui te traine trop dans la tête. Des humeurs de tous les jours. Quand tu es de bonne humeur, en général, tu profites juste de la bonne humeur ! Mais quand ce n’est pas le cas, tu viens lâcher ça, tu interprètes un truc que tu as vu, une situation, une histoire, une soirée, une embrouille … Et tu poses ton ressenti, en essayant de mettre ça en mesures et en rimes, et en corsant le truc avec des techniques ou en te posant des défis. Sur “Lendava”, je me suis mis comme défi de faire tout un album sans insultes. Alors qu’avant…

C’est vrai, ça [rires] ! Que s’est-il passé ?

S : Il se passe que les potes ont eu des petits, et que les petits, ils m’écoutent ! Et ils connaissent mes couplets, ça me fait plaisir à mort. Donc les collègues me disaient qu’à chaque fois qu’ils m’écoutaient dans la voiture et que je disais une saloperie, les enfants la répétaient ! Du coup, vu que je cherche des challenges quand j’écris, je me suis dit que j’allais y aller aussi bourrin, mais que ça allait se ressentir dans l’intention, sans traiter. Je me prends la tête pour écrire, je bosse beaucoup, je m’interdis de répéter les mêmes mots, etc. C’est des mathématiques, parfois !

Ne pas se contenter de dire : “on est contre le système”, car ça, c’est évident ! 

Quand tu t’es dit que tu allais tenter la trap, tu as copié des flows, comme quand on a commencé le rap ?

S : Non, c’est l’instru qui m’intéressait, au début. Je me suis dit : “Je vais taper l’instru. Dans tous les cas, j’ai calculé le BPM, donc je peux rapper !” Sur de la techno comme sur du reggae. Je vais suivre le “boum-tac, boum-tac”, je m’en fous de la mélodie. Je rappe sur la batterie, en fait. Donc j’ai kické des beats de trap comme j’avais toujours kické. Mais ça sonnait quand même super mou. J’ai été obligé de jouer le jeu, pour ne pas avoir l’air d’un OVNI, du gars qui ne sait pas rapper. Donc j’ai taffé, freestylé, et j’ai vu comment m’adapter, le prendre autrement. L’idée de départ, c’était : “je m’en fous, je vais la kicker, qu’elle soit lente ou non”. Mais je me suis ravisé, j’ai vu ce que ça donnait [rires] !

Tu as fait l’auditeur de toi-même, et quand tu te saoulais, tu a décidé d’écrire autrement ?

S : Oui ! Moi, si ça ne me plaît pas, je zappe direct le morceau. Pas de sentiments ! Je ne suis pas dans la démarche de beaucoup me réécouter, donc ce sont des choses que je sens. Quand j’écoute et que “ça va, mais ça ne va pas vraiment”, c’est que… ça ne va pas tout court [rires] !

Et puis tu es fait des instrus, donc tu as l’habitude d’entendre des voix sur des beats et de direct savoir si ça colle ou pas, non ?

S : Voilà. Soit ça le fait, soit c’est pas bon. Que ce soit moi ou un autre, ça me fait pareil.

Si ça te va, on peut revenir sur quelques phases à toi ? Tu dis à un moment : “ils font du mal à leurs darons et à leurs désirs”… Qu’est-ce que tu veux dire par là, comment fait-on du mal à ses désirs ?

S : Ça répond à : “je ne crois pas qu’ils le feront par plaisir” ! Je parle des désirs des darons, en fait le désir de réussite que les parents ont pour leur enfants. Il y a déjà un collègue qui m’a fait la réflexion là-dessus, je dois l’avoir mal dit  ! Mais tu peux comprendre la phase autrement, et c’est peut-être pas plus mal…

C’est un des trucs marrants avec la manière dont la trap force à écrire : comme tu es obligé de faire des phases super courtes, il y a parfois des doubles ou des triples sens qui se glissent.

S : Oui, des fois c’est marrant de jouer avec ça, ça permet de doubler des messages en très peu de mots. Mais, on m’a déjà fait cette réflexion sur celle-là, donc ça doit être un peu trop mystérieux [rires] !

C’est nos hymnes : dans mon son, je crache ma haine, mais elle a quand même pour objectif de nous réunir.

“J’ai des hymnes à la haine pour nous réunir”. Dans le même son, tu dis : “on rappe comme on jette des pierres”… Ce n’est pas avec des phases comme ça que tu vas rameuter les foules [rires] !

S : Ça, c’est obligé : on n’est pas dans les mêmes délires, on ne rappe pas pour les mêmes raisons, et c’est aussi pour ça que ce ne sont pas les mêmes gens qui nous écoutent. C’est une manière de dire que c’est un choix. Comme quand j’avais fait “Flamme Noire” et que j’avais fait une pochette complètement noire, c’était de l’anti commerce volontaire [rires]… Et puis, pour revenir sur la première phase, quand tu dis : “venez, on va tout casser”, tout le monde est opé ! Quand tu fais monter la haine, tu es solidaire dans cette haine… Pour être dans la haine, il y a toujours du monde. C’est nos hymnes : dans mon son, je crache ma haine, mais elle a quand même pour objectif de nous réunir.

Mais tu n’es pas blasé par cette impression de ne pas avoir la reconnaissance que tu mérites ?

S : Ça, qu’est-ce-que tu veux ? C’est bon, c’est ce que je me dis ! Je continue mes trucs, et je me contente et je suis content des gens qui m’écoutent. Tant qu’il y en a, ça vaut le coup de le faire. Tant que mon message me parle, que ça parle aux collègues… Et même vous, vous êtes là, et ce n’est pas rien ! J’ai passé le message, et il sera peut-être encore plus précis par la suite, c’est ça qui compte !

Ton rap finit par être un genre de journal intime, du coup ?

S : Oui. J’avoue que des fois, en réécoutant des trucs qui datent, je me dis : “oh, le cassos'” ou : “ah ouais, j’étais chaud ce jour-là !”, vraiment. Donc ce n’est pas faux, ce que tu dis là [rires] ! En tout cas, quand je réécoute des morceaux un peu vieux, ça me rappelle toujours un moment qui va avec.

Tu as des projets qui vont venir prochainement ?

S : Je suis content d’avoir fini “Lendava”, j’ai encore quelques morceaux qui trainent dans mon PC et que j’enverrai sûrement sur Deezer ou Itunes comme je l’ai fait pour “Message”, “Facom” et “ASAP Gro”. Mais je t’avoue que je vais prendre un peu de recul avec le rap pour le moment , je continue d’écrire quelques trucs qui me passent par la tête ,mais je n’ai rien de prévu pour les prochains mois. Merci d’être venus pour parler de l’album, en tout cas, c’était un bon échange ! Force à iHH !!

Interview : MaNu (Blackmir) x Kasko