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Archives : Vince Staples pour “Summertime 06”, iHH #04

Dans quelques jours sort le très attendu nouvel album du prodige Vince Staples, “Big Fish Theory”, annoncé comme la suite du déjà classique “Summertime 06”. L’occasion pour nous d’ouvrir la cave et de vous offrir cette chouette interview publiée dans le n°4 du mag sorti il y a tout juste un an. De quoi vous donner envie de re-plonger dans l’œuvre déjà solide du lascar, histoire d’accueillir comme il se doit son prochain opus.

Tout a été inspiré par la haine qui irrigue les quartiers populaires.


On ne sort pas indemme de longues années passées les deux pieds au cœur de la violence des gangs californiens. Pas comme innocente victime de ce mal endémique de la décomposition sociale américaine, mais comme acteur embrigadé au début de l’adolescence, happé par un environnement qui ne laisse que peu d’échappatoires dignes ou légaux. Ce lourd passé, plutôt que d’être un indépassable fardeau, sert de carburant à la plume perforante de Vince Staples, dernier joyau scintillant sur la couronne ternie du label Def Jam. Car en un peu plus de 5 ans, le jeune MC de Long Beach (22 piges) a démontré un talent rare pour mettre en perspective comme en mots sa vie et son impitoyable univers urbain. D’abord à coup de mixtapes, appuyé par les talents multiples de certains membres de Odd Future (Michael Uzowuru et Earl Sweatshirt), par Mac Miller, Evidence et DJ Babu des Dilated Peoples, ScHoolboy Q, Scoop DeVille et depuis 2 ans par le producteur vétéran No I.D., devenu son architecte sonore. L’an dernier sortait l’indispensable “Summertime ’06”, magnifique premier album qui a usé les platines de la rédaction, ponctué par un passage à Paris.
iHH était évidemment à La Bellevilloise pour rencontrer ce grand MC.

 

Tu peux revenir pour nous sur l’étincelle qui a déclenché ton désir de faire du hip-hop et du rap en particulier ?
VINCE STAPLES : Quasiment tout a fait office d’étincelle. Il n’y a pas eu un truc particulier. Certains gosses font du basket parce que leurs potes en font, idem pour le skateboard. Moi j’ai commencé le rap comme un hobby, rien de plus.

Chez toi, tes parents écoutaient du hip-hop quand tu étais gamin ?
V.S. : Ma mère en écoutait un peu, pas tant que ça. Mais quasiment tous les parents de mes potes en écoutaient.

Et il y avait des choses qui te branchaient plus que d’autres venant de Los Angeles ou de Long Beach ?
V.S. : En fait, quand j’ai commencé à m’intéresser au hip-hop, il n’y avait que Snoop Dogg et The Game qui représentaient vraiment le coin. J’étais trop jeune pour avoir connu l’explosion de N.W.A. par exemple.

Et quand tu as commencé sérieusement à dériver vers l’appartenance à un gang avec toutes les pratiques répréhensibles qui vont avec, la musique prenait-elle déjà beaucoup de place dans ta vie ?
V.S.  : Non, ça n’était absolument pas une priorité pour moi. Il y avait évidemment de la musique autour de moi, mais je ne creusais pas plus que ça. Mes seuls contacts avec la musique étaient via la radio, les films ou les chaînes de télé musicales.

Tu te démarques de la masse par ton habile écriture. C’est une ancienne marotte chez toi ? Tu montrais déjà des signes de prédisposition à l’école ?
V.S. : Oh, tu sais, j’ai quitté l’école vers 14-15 ans, alors on ne peut pas dire que j’ai vraiment pu y faire étalage de tous mes talents [rires]. Mais c’est vrai que l’anglais a toujours été une matière pour laquelle j’avais des facilités. Quand j’avais des trucs à écrire, c’est toujours venu facilement. Donc bien que je sois peu allé à l’école, quand j’y étais j’ai aussi eu la chance d’avoir des profs de qualité, et l’écriture est devenue comme une seconde nature. C’était en moi.

On doit faire avec une réalité gangrenée par la violence depuis des lustres.

Ton cousin Joey Fatts, avec qui tu rappes fréquemment aujourd’hui, a-t-il été partie prenante dans la maturation de ton intérêt pour le rap durant vos jeunes années ?
V.S. : Il jouait au football américain à l’époque. On n’était pas du tout dans le rap quand on était gamins. On vivait nos vies. D’où on vient, personne ne rêve à ça quand il est petit. Ça nous est venu plus tard, vers 12-13 ans, de nous y intéresser un peu. Mais on était bien loin de certains ados de notre âge qui avaient déjà la panoplie de rappeurs et des aspirations à le devenir.

Sans doute plus que pour d’autres, le décès de ton grand-père a eu pas mal d’effet sur toi…
V.S. : Ça marque tous les enfants. Dans ma famille, c’était vraiment le doyen qui avait une grande aura, un référent. Son décès a eu des effets très négatifs sur toute ma famille. Il nous a fallu gérer ce départ et faire face. Ça a beaucoup changé ma mentalité d’alors. La mort de mon grand-père est survenue à un très mauvais moment. J’avais 12 ans, c’est un âge difficile et je n’avais pas besoin de ça en plus. À cette époque, mon père n’était pas dans les parages. J’ai dû devenir un homme plus tôt que prévu, du moins essayer. Ça a été une sale période qui a marqué ma destinée, tout ce que j’ai pu faire par la suite. Il n’y avait plus personne pour me dire non, pour m’interdire des choses. Ma mère n’était pas une femme très forte. J’ai vraiment grandi trop vite et commis des trucs que je n’aurais jamais dû faire à cet âge-là.

Peux-tu nous expliquer, en quelques mots, le concept de ton premier album officiel, “Summertime ‘06” ?
V.S. : Comme tu le précises, c’est mon premier album. Dedans, je reviens sur cette période qui débute avec l’été 2006, véritable tournant de mon existence. La fin de mes certitudes, le glas de ma jeunesse… Pour ce qui est de la musique, c’est le médium idéal pour faire passer des impressions, faire passer ce que tu ressens au plus profond. Je me suis attaché à inoculer dans mes morceaux les sentiments et les humeurs qui m’ont traversé depuis cette date. J’ai vraiment voulu offrir quelque chose de très consistant, de profond, sans pour autant faire l’impasse sur la créativité. J’ai essayé d’y mettre de la finesse, de la dépression, comme de la joie. C’est un condensé de vie que j’ai voulu livrer avec ce premier album.

C’est un double album, avec la même intro pour les deux disques, seulement inversée pour le second puisque, sur le premier, on entend des oiseaux puis un coup de feu et sur le second, un coup de feu puis les oiseaux. Est-ce une tentative de sortir de cet instant tragique, quand le coup de feu est tiré ? Et d’où vient cette idée d’ouverture de disque ?
V.S. : Cette intro fait référence à quelque chose qui s’est produit à un bonfire, une fête de plage autour d’un gros feu de camp. Tout allait bien jusqu’à un grave incident impliquant une arme à feu qui a laissé quelqu’un sur le carreau. C’est ce que je voulais dépeindre en partant de là, pour bien faire comprendre comment, après, j’avais pu appréhender certaines choses. Il y a aussi quelques morceaux avec des thématiques plus légères dans la seconde section du disque… Avec l’entrée dans ma vie de choses plus positives.

Les gens n’en ont rien à foutre de qui est président, ça n’a jamais d’incidence sur leur vie.

Tu as pu dire qu’avec tes disques, tu souhaitais apporter à tes auditeurs des morceaux de vie authentiques. Comme beaucoup de rappeurs, tu as parmi tes fans des gars des classes moyennes ou supérieures qui fantasment sur la vie des gangsters et ne palpent pas vraiment l’envers du décor…
V.S. : Oui, je veux vraiment toucher tout le monde, d’ailleurs. Il faut que les gens comprennent quel est le quotidien des gens embarqués dans cette violence. On reste trop souvent en surface de la vision qu’on a des choses et des gens. Et au final, on ne se comprend pas les uns les autres. J’avais envie de permettre une meilleure connaissance de ce par quoi je suis passé, afin que mes auditeurs comprennent bien les multiples conséquences funestes de la vie des gangsters. Pour plein de gens, c’est très flou. Comment peuvent-ils saisir la vie de certaines personnes sans être passés par les mêmes épreuves ? Ils pourraient très bien le faire, mais il faut présenter les choses sans artifice et poser les bonnes questions.

Perçois-tu la façon dont tu as d’amener tes thématiques aux auditeurs comme une posture politique, afin d’éveiller les consciences sur des sujets de société trop souvent caricaturés ?
V.S : Honnêtement, je ne m’intéresse pas à la politique institutionnelle ou au gouvernement. En général, ça n’a aucun impact local, en particulier d’où je viens. Durant ma vie, j’ai vu défiler plusieurs présidents des USA et absolument rien n’a changé.

Comme tu le dis dans un de tes textes, “il n’y a que les présidents morts [les billets qui sont ornés par leurs tronches  – NDLR] qui nous dirigent”…
V.S. : Oui, et dans mon coin, les gens ne sont pas concernés par grand-chose de politique. Les taxes, les impôts, ils n’en payent même pas pour la plupart. La notion d’État est floue, ils sont tellement pauvres qu’on leur rembourse même des taxes qu’ils doivent régler. Les gens n’en ont rien à foutre de qui est président, ça n’a jamais d’incidence sur leur vie. Même des mesures comme la gratuité des soins médicaux [qui, malgré les promesses d’Obama, a été immensément revue à la baisse et privatisée, la réservant aux classes moyennes et excluant les plus pauvres du système… – NDLR], ça leur passe par-dessus la tête car ça leur passe sous le nez. Je vis vraiment dans un coin amoché.

Ton précédent EP s’appelait “Hell Can Wait” [L’enfer peut attendre – NDLR]. Il semble que “Summertime ‘06” résonne un peu comme “Comment puis-je m’extraire de l’enfer”, non ? Le morceau “Lift Me Up” commence et se termine par la sentence “I’ve Got To Be The One”… L’argent peut aider, peut-être aussi l’amour… Quels sont pour toi les moyens de quitter tout ça ?
V.S. : Je ne vois pas vraiment l’échappatoire comme ça. Argent et amour sont certaines des clefs, certainement. Mais avant tout, je suis persuadé qu’il faut tout d’abord avoir conscience –  et savoir les reconnaître  – des mécanismes qui nous maintiennent dans ces situations. Il faut comprendre ce qui se passe. Il faut apprendre à prendre du recul sur nos vies pour en reprendre le contrôle. C’est ce que j’ai réussi à faire pour m’extirper de ma vie pourrie. J’ai pris conscience de ce qui se passait. Que je sois mêlé à de bonnes ou à de mauvaises choses, j’ai dû apprendre à les reconnaître pour faire des choix. Et opter pour le bon côté. C’est quand les gens ne font pas ce travail d’identification des différentes réalités de leur vie qu’ils se perdent et ne font que subir.

Tu t’es retrouvé embarqué dans plein d’embrouilles à Long Beach. Tu en es parti pendant plusieurs mois et finalement, tu y es revenu. Parlerais-tu d’une espèce d’attraction magnétique qu’émettrait ce genre d’environnements pourtant toxiques ?
V.S. : En fait, c’est la triste réalité de la vie quand tu ne peux rien te payer d’autre qu’un quartier pourri. Beaucoup de gens subissent leur environnement. Ce n’est pas par passion qu’ils croupissent dans un quartier pourri. Avec un peu plus de pognon, ils bougeraient probablement en masse à quelques rues de là, vers les quartiers mieux lotis. Parfois, c’est seulement à 10 minutes ! Les quartiers pauvres sont de véritables pièges, et si les gens restent à Compton, Watts, Inglewood ou Long Beach, c’est que les loyers sont moins chers qu’aux alentours.

Beaucoup de gens subissent leur environnement. Ce n’est pas par passion qu’ils croupissent dans un quartier pourri.

Quand tu as commencé à sortir des morceaux, à faire des featurings et à balancer des mixtapes, as-tu été surpris par l’accueil, à Los Angeles notamment, qu’ont reçu tes textes extrêmement réalistes qui ne sont pas forcément en phase avec ce qui se raconte majoritairement dans le rap américain ?
V.S. : En fait, plein de gens qui me connaissaient depuis mon plus jeune âge ne se doutaient même pas que je rappais. Certains ne l’ont découvert que quand sont sortis des morceaux comme “Blue Suede” ou “Hands Up” [extraits du premier projet livré à Def Jam : “Hell Can Wait” – NDLR]. Je n’en faisais pas publicité et je n’avais pas changé ma façon de vivre. Ça n’était pas comme si j’avais pratiqué un instrument ou mis en avant mes pratiques artistiques depuis un moment. Je crois que la plupart s’en tamponnaient. Il y en a quelques-uns qui étaient contents pour moi, qui appréciaient les morceaux, ce qui donne toujours du cœur à l’ouvrage, mais ils ne sont pas des masses. C’est l’indifférence qui prévaut. Je m’en fous à vrai dire, je n’ai absolument pas envie de devenir une de ces superstars. De toute façon, ma musique est à prendre ou à laisser.

Et lorsque tu a commencé à travailler sur ta première mixtape, “Shyne Coldchain Vol. 1”, dans laquelle tu ramenais déjà des thématiques fortes et des pans de ta vie, amener de telles choses poignantes à l’auditeur était déjà quelque chose d’important pour toi ?
V.S : Ça vient naturellement chez moi. Ça peut paraître prétentieux, mais je ne peux faire que ça. J’ai eu la chance sur ce projet d’être guidé par des gens super qui m’ont fait comprendre que je ne devais pas avoir honte de raconter d’où je venais, ce par quoi j’étais passé. Tous mes proches, tous ceux impliqués dans cette mixtape voulaient que je reste fidèle à qui j’étais. C’est à partir du morceau “Versace Rap” que j’ai compris qu’il fallait que je m’en tienne à ce à quoi j’aspirais, et qu’il ne fallait pas que je suive les avis de gens dont je n’étais pas spécialement proche.

En l’espace de 3 ans, ta carrière a pris une sacrée ampleur. Y a-t-il des personnes en particulier qui t’aient particulièrement apporté  ? Des gars comme DJ  Babu et Evidence [qui produisent deux morceaux de “Shyne Coldchain Vol. 2” – NDLR] et/ou d’autres ?
V.S. : Franchement, je suis reconnaissant visà-vis de tous ceux qui m’ont donné un coup de main. Aucun n’a été plus important qu’un autre, ils m’ont tous permis de franchir des échelons supplémentaires ou permis d’éviter des pièges. Tous ont été extra.

Pour “Summertime ‘06”, as-tu essayé de réaliser un album plus accessible que ses prédécesseurs, EP ou mixtapes ?
V.S. : Non, ou alors inconsciemment. Je crois par contre que je me suis régulièrement amélioré depuis mes débuts. J’ai appris des choses, ce qui m’a permis de tester de nouveaux trucs pour mes morceaux et d’aboutir à d’autres résultats.

Je considère que je ne mérite pas davantage que les autres.

Il y a clairement davantage de morceaux de structure classique, avec enchaînements de 16 mesures et de refrains…
V.S. : On a tout fait en partant de zéro avec No  I.D. Rien n’a été préparé à l’avance, ni les instrus, ni les textes. Et comme je n’ai pas fait mon marché auprès de tout un tas de producteurs, il n’y a pas de clinquant ou d’alambiqué. On est allés à l’essentiel.

Comment as-tu réagi lorsque tu as appris que Def Jam était intéressé par toi ?
V.S. : Je m’en foutais. Bien sûr, j’apprécie toute aide qui peut me faire avancer et je ne crache pas dans la soupe. Mais ça ne m’a pas retourné la tête. Je considère que je ne mérite pas davantage que les autres. Tout le monde devrait avoir cette chance.

Encore plus que sur tes deux précédentes sorties (“Hell Can Wait” et “Shyne Coldchain Vol.  2”), le producteur vétéran No  I.D. fait partie prenante de ton processus créatif, composant 18 des 20 morceaux que comporte “Summertime ‘06″… Comment le perçois-tu dans ton ascension ?
V.S. : Il est la raison pour laquelle nous avons signé chez Def Jam. À l’époque, Joey I.E. [Joie Manda, président de Def Jam de 2012 à 2013 – NDLR] était encore président du label. No I.D. [producteur de talent mais également vice-président de Def Jam depuis 2011 – NDLR] recherchait des rappeurs avec des carrières à développer, pas uniquement des gars qui drainaient avec eux de gros buzz sur YouTube. On ne faisait définitivement pas partie de cette dernière catégorie, et dès qu’on s’est rencontrés, il a été clair qu’on allait faire un bout de chemin ensemble.

Le clip de “Señorita” se termine avec des blancs qui regardent ta vie par le biais d’une télé. L’album se termine également comme si c’était un show radio. Qu’essaies-tu de faire passer ?
V.S. : C’est juste pour rappeler ce regard qu’ont tous les gens des classes sociales aisées, qu’ils soient Blancs ou Noirs, d’ailleurs. Que ce soit dans la musique, dans des émissions de téléréalité comme “Jersey Shore” ou “Buckwild”, il y a toujours des gens qui utilisent la souffrance des autres pour en faire un ingrédient facile pour des divertissements. Une émission comme “Jersey Shore” [diffusée sur MTV de 2009 à 2012  – NDLR], ça ne sert qu’à mater des andouilles sans aucun intérêt, sauf leurs minables embrouilles que les gens consomment comme du petit lait. C’est comme avec des rappeurs comme Gucci Mane ou T.I. Quand ils rappent des morceaux sur des embrouilles avec la justice, on aime. Mais par contre, dès qu’ils ont des démêlés réels avec cette même justice, ça devient pour le grand public et les médias de sombres crétins. Pourtant, ils ont toujours dit d’où ils venaient, ce qu’ils faisaient… Pourquoi un tel retournement ? La télé-réalité et certains albums de rap, c’est comme le zoo. Tant que ça reste derrière une vitre, on adore ça. Mais si par malheur un animal s’échappe et blesse quelqu’un, il faut absolument l’éliminer. Pourtant, à la base, les gens les aimaient, que ce soit de dangereux animaux ou des artistes aux passés sulfureux. C’est cette réalité impitoyable et à sens unique que je voulais pointer.

Il faut apprendre à prendre du recul sur nos vies pour en reprendre le contrôle. C’est ce que j’ai réussi à faire pour m’extirper de ma vie pourrie.

Le disque 2 de “Summertime ‘06” se clôt comme une émission de radio. Pour dire que tout n’est finalement que divertissement ?
V.S : C’est comme ça que beaucoup de gens vont malheureusement apprécier mon album. La réalité de ce que j’énonce prend fin avec mon album. C’est comme ça que quasiment toutes nos élites économiques perçoivent le quotidien de la misère. C’est une conscience fugace.

Considères-tu ton album comme un combat contre le sort qu’on nous réserve ?
V.S. : Tout a été inspiré par la haine qui irrigue les quartiers populaires. C’est dans cette situation que tu baignes dès ta naissance. Ce qui résume le mieux mon point de vue, c’est le morceau “Birds & Bees”. J’y donne mon ressenti, j’y expose des trucs vraiment pas jolis de mon ancien quotidien auxquels j’ai pu contribuer [fusillades, membre actif de gang par tradition familiale… – NDLR] et après son écoute, c’est à toi de déterminer comment tu te situes par rapport à ce genre de situations. Dans “3230”, je dépeins où j’ai habité et la violence endémique qui y a toujours régné. Je ne donne pas de solution, c’est à toi d’en tirer des conclusions, mais je ne donne aucune réponse car il n’y en a pas. C’est comme ça que je voyais et vivais les événements. Je ne peux pas dire pourquoi ça s’est passé comme ça. À l’époque, j’étais trop occupé à gérer le présent pour y survivre. Et si des gars comme moi à l’époque prenaient la mesure de ce qu’ils font, personne ne commettrait toutes ces exactions. On doit faire avec une réalité gangrenée par la violence depuis des lustres.

Directement ou indirectement, tes textes sont une attaque à l’encontre de la façon dont est organisée la société américaine : violente, inéquitable, raciste… Et la quête effrénée de l’argent qu’elle propose comme projet central comporte un coût terrible pour les populations…
V.S. : D’où je viens, pour du fric, la fin justifie les moyens. L’argent est dans toutes les têtes. Il y a eu une rumeur qui disait que j’avais vendu moins de 5.000 CD’s, sans aucune preuve. Ça parlait pas mal, alors que j’en avais vendu plus de 30.000 la première semaine. Pour un projet sans single ni promo particulière, c’était bien, et je m’en satisfaisais parfaitement. Mais le fait que mon album ait été bien reçu par la critique, ça le décrédibilisait aux yeux de certains qui l’imaginaient réservés à une niche. À contrario, Tyga n’a vendu que 2.000 disques, alors qu’il avait des millions d’écoutes en streaming, et l’info reste confidentielle, parce qu’on le voit comme un mec qui pèse. Il ne peut pas maîtriser le fait que les gens n’achètent pas ses disques physiques, le pauvre… Et si les gens se disent que tu ne gagnes pas de fric avec tes disques, c’est que ce que tu fais est vain. Les gens ne voient les choses que par le prisme de l’argent. Ça pervertit tout, ça détourne de l’essentiel et principalement du fond.

Avec ses témoignages de la vie quotidienne dans les quartiers abandonnés, considères-tu le rap comme une version alternative des moyens d’information traditionnels  ? Une sorte de “black CNN” comme disait Chuck D de Public Enemy ?
V.S. : Je hais vraiment toutes les chaînes d’info en continu, que ce soit Fox News ou CNN… Tout le monde se fout de ce qu’ils diffusent. Ils ne mettent en avant que des trucs négatifs pour faire de l’audience. Je ne me vois pas comme une alternative à ça. Je n’en ai pas l’envie non plus. Je ne suis pas un tribun, je relate juste ce que je connais. Après, c’est à toi d’en tirer tes conclusions. Je présente juste d’où je viens. Ce qui se passe encore aujourd’hui à Long Beach me touche vraiment, alors que presque personne n’en a cure. Il y a toujours des tonnes de gens qui y sont assassinés. Encore trois filles ces deux derniers jours à Long Beach, tout le monde s’en fout… Il y a eu plus de cinquante morts à Chicago ces dernières semaines : indifférence générale ! Je ne veux vraiment pas ressembler, d’une façon ou d’une autre, aux infos et aux équipes des chaînes d’info en continu. Ces gens sont abjects.

Je ne suis pas un tribun, je relate juste ce que je connais. Après, c’est à toi d’en tirer tes conclusions.

Dans la seconde intro, tu dis  : I’m a motherfuckin’ legend”. Tu te vois un peu, à la manière du héros du film “I’m A Legend”, comme le dernier survivant qui puisse raconter cette histoire ?
V.S. : D’où je viens, nous sommes tous des légendes. Que ce soit moi ou mes potes, tout le monde nous connaît. Et pas pour de bonnes choses… À cause d’exactions qu’on a pu commettre. Mais qu’est-ce que ça veut vraiment dire ? Je m’en tape des rappeurs, ce ne sont pas mes modèles. Les vrais durs, ce sont mes potes. Ce n’était pas marrant, tout ce qu’on faisait,. Il fallait sans cesse faire face à des situations tendues, et ce n’est jamais plaisant de blesser quelqu’un. Tu ne te sens pas bien après un méfait. Souvent, tu te demandes pourquoi tu en es arrivé là. Avec tout ça, nos références n’étaient clairement pas les rappeurs ou certains films qui reprenaient une partie de nos quotidiens. Eux, c’est de la fiction, nous, c’était la réalité.

Ton album se présente sous la forme d’un double  CD, ce que sa durée ne justifie pas techniquement. Ça a été facile de convaincre Def Jam pour ce surcoût de fabrication qui collait à ton concept ?
V.S. : Je ne vois rien en direct avec eux. J’ai seulement affaire à Steve et à Chris qui sont mes seuls interlocuteurs. Bien sûr, il y a des fois des échanges avec le label pour des choses d’ordre technique, des histoires de son, de logos… Mais je considère que ce sont des structures qui vivent aussi grâce au travail des artistes. C’est du donnant-donnant, et comme ils comprennent la démarche, le double CD a été validé. Je suis conscient que sans eux, il est difficile de rentrer parmi les 40 meilleurs vendeurs. On y travaille, même si on n’est pas encore au niveau d’implication de Kanye West ou de Jay-Z et de celui que le label propose en retour. C’est un travail de longue haleine et ça avance dans la bonne direction.

Interview : Yann Cherruault et MaNu (Black Mirror)
Traduction : Yann Cherruault
Photo : Meredith Truax

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