La rappeuse suisse KT Gorique est de retour ce vendredi 15 mai avec son nouvel album “Akwaba”, un projet ambitieux qui trouve ses racines dans un voyage à Abidjan. Bien décidée à diffuser le “future roots” dans le mon entier, l’artiste est revenue sur son album pour iHH™ MAGAZiNE. 

Interview : Dorian Lacour

iHH™ : Ton album s’appelle “Akwaba”, ce qui veut dire “bienvenue” en baoulé (langue ivoirienne). Ce titre vient d’une volonté de t’ouvrir à un public plus large, de les accueillir dans ton univers ? 

C’est pas forcément l’idée de m’ouvrir à un public plus large, même si c’est cool de se dire que des personnes qui n’aiment pas le rap puissent écouter. C’est plutôt parce que j’ai construit tout un univers sonore et visuel qui est l’aboutissement de plusieurs années de travail. J’ai voulu créer un son à mi-chemin entre reggae et hip-hop. J’avais envie que les gens qui découvrent le projet puissent faire un petit voyage au niveau sonore et visuel, entrer dans autre chose que ce qu’on entend d’habitude. Cet univers là, j’avais envie qu’il soit ouvert à tous, c’était une manière d’inviter les gens à venir faire ce voyage. “Akwaba” c’était une évidence, j’ai été beaucoup inspirée pour les morceaux de l’album en allant en Côte d’Ivoire.

iHH™ : Justement, avoir choisi ce titre c’est aussi un rappel de tes racines, en Côte d’Ivoire où tu es née, c’était important pour toi ? 

Oui très très important, je l’ai fait sur tous mes projets. Dans mon premier album en 2016 [“Tentative de survie” – NDLR] il y a un son qui s’appelle “Mal du pays” où j’explique la différence que je vivais en Afrique en tant que métisse puis en Europe. En fait je suis née là-bas mais j’ai immigré en Europe quand j’avais 11 ans, j’avais déjà l’école, tous mes amis à qui j’ai du dire au revoir… Ça a toujours beaucoup inspiré ma musique. Changer de continent ce n’est pas facile, d’un continent à l’autre, les métisses ne sont pas considérés de la même façon. C’était impossible qu’il n’y ai pas cette partie de mon histoire dans l’album.

iHH™ : L’idée de cet album est d’ailleurs venue alors que tu étais en voyage à Abidjan…  

J’avais déjà commencé à écrire, j’avais sélectionné des prods, j’étais déjà dans ce projet d’album. Mais ça faisait 16 ans que je n’étais pas allée en Côte d’Ivoire, et j’y suis retournée trois fois entre 2018 et 2019. À chaque fois que je pars là-bas je renoue avec mon identité, ma famille, ma soeur… toutes ces choses m’ont fait me retrouver moi-même en tant que personne. Beaucoup de sujets dont je parlais dans ma musique apparaissent comme des évidences après ce voyage, ça m’a ouvert l’esprit, donné une nouvelle approche dans l’écriture.

iHH™ : Dans “Airforce”, tu dis “j’me rappelle de cet été-là, mon premier freestyle devant quelques gars”, tu pourrais me raconter cette histoire ? 

C’était la première fois que je rappais à haute voix devant des gens. J’avais 14 ans et tu sais à l’école il y avait un peu un groupe de “gens cools”, et il y avait un un groupe qui aimait le hip-hop. Il y avait deux gars qui faisaient partie de ce groupe, ils faisaient des freestyles. Moi, en parallèle je traînais au centre de loisirs et on a voulu faire un open mic, je me suis dit que c’était l’occasion de parler avec eux et de les inviter. En parlant ils m’ont dit “vas-y rappe !” et c’est la première fois que j’ai rappé devant quelqu’un. Ça les a convaincus, ils ont participé à notre open mic, il y avait tous ceux qui rappaient ou qui chantaient parce qu’il y avait aussi une grosse culture reggae, on s’est réunis dans un truc genre sound system, ça m’a donné de la force.

iHH™ : Dans “Dieu merci”, tu dis “produit local presque connu”, c’est de toi que tu parles ? 

Oui oui, mais c’est de l’ironie ! C’est dans le sens où je pense que la musique est universelle, on ne maitrise pas vraiment à quel point notre musique peut parcourir des kilomètres. Je dis cette phrase parce que parfois on peut avoir la sensation que quand on est à l’extérieur de chez nous on reçoit plus de love, mais c’est normal parce que les gens qui sont tout le temps avec moi ont moins de hype. C’est ironique parce que tout le monde m’encourage dans mon entourage mais à l’extérieur je reçois beaucoup d’amour des gens, ça me surprend toujours. Une fois qu’on a sorti la chanson elle ne nous appartient plus.

iHH™ : Tu disais dans une précédente interview accordée à iHH™ MAGAZiNE (au moment de la sortie de “ORA”) que “si ma musique peut toucher quelqu’un et l’aider dans une période précise de sa vie, je considère que mon travail est réellement accompli”. Tu penses que la musique panse les plaies ? 

Oui, pour ceux qui font de la musique j’en ai la certitude et pour ceux qui n’en font pas et qui l’écoutent, j’en suis convaincue aussi. Comme dit le proverbe “la musique adoucit les mœurs” mais elle nous accompagne en fait. Ça peut aider, ça peut soigner, tout le monde a sa propre manière d’aborder la musique, c’est un outil très puissant spirituellement.

iHH™ : Tu as un style unique, que tu appelles le “future roots”. Tu pourrais m’expliquer ce que ça veut dire pour toi ? 

Faire de la musique moderne voire futuristique mais dans le sens de faire une proposition nouvelle, en prenant soin de respecter les codes de tout ce qu’on aime dans les racines de notre musique. Par exemple, un morceau comme “Like A Bird” avec le skank, c’est très reggae roots alors qu’en écoutant on entend une grosse 808 bien énervée. C’est un morceau qui parle de spiritualité, de connexions, c’est quelque chose qu’on a pas dans le rap mais plutôt dans le reggae… J’ai envie que ma musique soit quelque chose qui n’a pas forcément d’époque. Dans “Like A Bird” il y a du skank, de la trap, des riffs de guitare, des claviers, on pourrait presque croire à un morceau des 70’s. J’ai toujours été très inspirée par toutes les formes de musique, même si je préfère le hip-hop et le reggae, mais j’écoute beaucoup de musique africaine, du roots, plein d’autres choses !

iHH™ : Ton album est entrecoupé d’interludes parlées, avec la présence de Shirley Souagnon (comédienne et humoriste française). Tu tenais vraiment à l’avoir sur ce projet ? 

L’idée c’est que chaque interlude corresponde à un message qui revient au fil de l’album jusqu’à arriver à une conclusion. Au début j’avais enregistré des extraits de films, de discours, de personnes exprimant leur pensées, et en fait ce que j’ai voulu c’est que Shirley puisse traduire ça en “blagues”. Elle est venue quelques jours en studio pour me soutenir, je lui ai parlé de mon idée et ça s’est fait rapidement. À force d’en discuter on s’est dit qu’il fallait faire une conversation, un dialogue. On a construit les interludes ensemble, vraiment.

iHH™ : Tu montres des avis politiques, je pense à l’”Interlude : CFA” dans laquelle tu critiques à très juste titre le franc CFA. On peut faire du rap sans prendre position ? 

À une certaine époque, les rappeurs ne pouvaient pas avoir de street cred s’ils ne disaient pas certaines choses. Aujourd’hui ça dépend vraiment de l’auditeur, certaines personnes vont écouter du rap pour le message. Je pense au rap africain, j’écoute beaucoup de rap ivoirien et eux te diront l’inverse ! Ils ont tellement de problèmes dans leurs vies que quand ils font de la musique ça doit les faire rire, s’évader. C’est un privilège de pouvoir se poser ce genre de questions parce que certains n’ont pas la chance de se questionner là-dessus. Ça ne veut pas dire que tous les artistes devraient le faire tout le temps, en Afrique ils vont faire des punchlines très bien écrites et à la fois très drôle. Pour revenir à ta question, oui et non je dirais ! 

KT Gorique (Photo : D.R.)

iHH™ : Tu alternes entre plusieurs langues, tu ne crains pas que ça effraie un public francophone ? 

Non, parce que je me dis que ça correspond à ma personnalité, je parle français, anglais, parfois italien ou allemand. Pour moi c’est naturel en écrivant, je ne me pose pas cette question parce que quand j’ai envie d’écrire un truc il me vient en français, en anglais, en baoulé… C’est une bonne chose parce que je pense que certaines personnes peuvent apprendre de nouveaux mots. Ça me démarque aussi et ça correspond pas mal à l’idée de “future roots”. On vit dans un monde mondialisé, on écoute de la musique en anglais, on regarde des films en anglais, on est habitués à entendre plein de langues autour de nous. Moi je viens de Suisse en plus [où il y a quatre langues officielles – NDLR] donc je suis habituée. Peut-être que dans un futur proche ou lointain ce sera plus fréquent, mais là c’est dans l’air du temps, on est en 2020 et j’ai l’impression que ça correspond bien à notre époque.

iHH™ : On va parler des invités de ton album. Déjà il y a Taïro, ta musique est imprégnée des racines reggae et roots, c’était important pour toi d’avoir un poids lourd comme lui ? 

Ouais vraiment ! Même si j’ai le morceau, que l’album est fini et tout, je n’en reviens toujours pas ! Surtout que c’était même pas forcément prévu, Taïro m’avait conseillé sur pas mal de parties où j’utilisais plus le chant et rien que cette aide c’était tellement énorme. Je ne me voyais pas lui demander de participer. À un moment au studio j’enregistrais [“Pensée” – NDLR] et il me disait “ouais je l’aime bien celui-là !” C’était le moment où jamais, je lui ai demandé et il a accepté. Pour moi s’il avait posé sur un morceau ça n’aurait même pas du être celui-là, donc j’étais encore plus contente, je suis trop fière !

iHH™ : Même constat avec Volodia, qui est connu pour amener sa patte reggae avec son groupe Phases Cachées. Comment as-tu pensé à lui ? 

Alors en fait j’ai eu de la chance, c’est grâce à nos relations en commun. J’avais ce morceau [“Nuh Boy” – NDLR] et j’avais cette idée : sur le troisième couplet, il faut un gars en français en reggae. Au début c’était flou, du coup je discutais avec mon producteur, je lui ai dit que j’aimais bien Volodia et il le connaissait en fait ! Il connaissait déjà mon travail, on se connaissait sans se connaitre, et il a grave kiffé que je fasse appel à lui. Il était super content, j’ai eu vraiment de la chance, le hasard fait bien les choses. C’est un de mes morceaux préférés, il est très différent, le combo marche !

iHH™ : Il y a aussi Melan, pour le coup lui est pleinement dans le rap, avec sa voix si particulière. Vous aviez déjà collaboré auparavant (sur le remix de “Wild” avec Kenyon et Rootwords), c’était le candidat idéal pour un son comme “J’ai vu” ? 

Je voulais vraiment quelqu’un qui avait une plume poétique, ce truc du vers. Tout à l’heure on parlait du “future roots” et de prendre les choses qu’on aimait bien à l’ancienne, c’en est un bel exemple parce que la manière d’écrire de Melan a des codes “à l’ancienne”. J’adore son écriture et sa voix, son grain rock.

iHH™ : Tu invites également des artistes anglophones (Soom T, Reverie). Ça traduit ta vision assez internationaliste de la musique. Tu te considères comme une “citoyenne du monde” ? 

Oui, ça va même au-delà de la musique. Comme je le disais je suis métisse, mais même si on grandit sur un seul continent on sera toujours de partout et de nulle part. Une artiste comme Soom T c’est incroyable de l’avoir, c’est quelqu’un que les personnes intéressées par le reggae connaissent, beaucoup d’auditeurs rap ne la connaissent pas et c’est dommage parce que c’est sûr qu’ils vont kiffer ! Et puis avec Reverie on se connait depuis longtemps, on avait parlé plusieurs fois qu’il fallait qu’on fasse quelque chose ensemble. Même si elle vient de Los Angeles il y a un lien entre nous. En tout cas la musique n’a pas de frontières.

iHH™ : Tu accordes aussi une importance aux backs dans ta musique, je pense à ton “ah bon ?” qui revient fréquemment. C’est primordial d’avoir cette signature vocale ? 

Oui c’est assez intéressant, toujours dans l’idée d’avoir un marqueur de personnalité, je trouve ça inspirant. Je pense aux Migos, les ad-libs ça existait déjà dans les 90’s mais là c’est devenu un truc aussi important voire plus que les lyrics. Ça permet aux gens de t’identifier, moi j’ai le “ah bon ?” et j’ai le “kita”. Si tu lis la phrase individuellement le “ah bon ?” arrive toujours au bon moment, et c’est une expression qui revient souvent dans mon esprit au cours d’une journée. Ça m’inspire beaucoup ce qu’ont fait les Migos, à cause d’eux les gens disent “skuuu” parce que c’est devenu une expression populaire intégrée dans nos codes de langage. J’ai réfléchi autour de ça pour que ça ait toujours un sens au moment où je le place dans le texte, c’est une manière de faire évoluer mon écriture rap.

iHH™ : Dans “Switch”, tu dis qu’”ils ont l’air de dire que là où je veux aller on ne peut pas ramener ses principes”. Qui devrait se sentir visé par ces propos, les maisons de disque, l’industrie musicale ? 

Ça va encore plus loin, la société moderne en général, ce que je veux dire par là c’est que la réussite au sens de la société moderne c’est d’avoir un belle maison, une famille, beaucoup de choses matérielles qui viennent avant les principes. J’ai l’impression que pour réussir il faut mettre ses valeurs de côté et je pense que c’est une erreur. Il y a énormément d’activistes qui le montrent, je prend l’exemple de Sarah Breedlove, la première femme américaine qui est devenue millionnaire sans personne. Elle a réussi en créant des produits pour les cheveux crépus, elle a pris cet argent et elle a formé des femmes dans le monde entier, elle a gardé ses principes, tout le monde peut réussir sans perdre ses valeurs.

iHH™ : Parle-moi de “Walou”, c’est un morceau très engagé, même féministe… 

Avant j’en parlais un peu mais sans en parler vraiment, je n’avais pas fait un morceau entier sur ce sujet, il fallait que je vive et que je comprenne beaucoup de choses pour le faire. Quand j’étais ado, que j’ai commencé à faire de la musique, j’ai toujours été entourée par plein de gars et je n’ai jamais eu aucun soucis. C’est quand j’ai eu plus de visibilité qu’on a commencé à toujours insister sur le fait que je sois une femme. Ce son, je pense que c’est surtout une manière de dire “voilà je me suis exprimée, on passe à autre chose” parce que c’est fatigant. La meilleure manière c’est de faire comprendre aux petites soeurs et aux gars aussi qu’on s’en fout, c’est ça le vrai message. C’est absurde de s’arrêter là-dessus, on perd de l’énergie pour rien, à toujours revenir sur ça. On est en 2020, oui c’est possible qu’une femme fasse du rap, qu’un mec soit nounou, c’est quoi le problème en fait ? C’est possible et c’est okay.

iHH™ : Je voulais aussi revenir sur “Life”, le dernier son de l’album avant l’interlude d’outro. Ton refrain est complètement chanté, presque même pop et ça rend très bien !

Taïro m’a donné des techniques de chant, je me suis donnée pour que ça ai un rendu très propre. Quand tu me dis ça ça me fait plaisir, j’ai l’habitude de chanter et là ça a été mon inspiration pour ce morceau.

iHH™ : “Life” est aussi une véritable encyclopédie de références pop culture. L’univers du cinéma joue un grand rôle dans ton écriture. Tu sais pourquoi ? 

Déjà je suis très cinéphile, je suis fan de science-fiction, de post-apo, de super-héros, de fantastique… je m’inspire de tout ! Je suis le genre de personne qui, si un acteur ou un réalisateur m’a vraiment touché, va regarder tout ce qu’il a fait. Ce que j’aime dans la science-fiction c’est que ce sont des métaphores sur des choses qui sont très très réelles, j’aime avoir cet univers dans ma musique, comme Matrix qui te parle exactement de notre vie. J’aime pouvoir emmener des personnes dans ce type d’imaginaire, donc forcément je fais des références.

iHH™ : Les références permettent aussi de créer un lien avec les auditeurs… 

C’est ça, ça rapproche, c’est un truc où on se rejoint tous. Quand je dis “moitié Deadpool moitié Végéta” tu captes direct si tu as la référence. 

iHH™ : Alors j’imagine que tu es pleinement satisfaite du rendu final ? 

Je suis très contente du résultat final oui. J’ai réussi à aller au bout de toutes mes idées, sans rien laisser de côté, j’ai poussé mon délire jusqu’au bout pour n’avoir aucun regret, et je suis très heureuse du résultat !

iHH™ : Le message de ton album, qu’on ressent dans presque toutes les chansons et que Shirley Souagnon résume dans l’outro, c’est qu’il faut “créer des opportunités pour provoquer la chance”. C’est un beau résumé de ta carrière jusqu’ici, non ? 

On peut dire ça un peu, mais c’est plus global, rien n’arrive par hasard. Si tu ne fais pas les choses, elles ne peuvent pas tomber du ciel. Quand tu es face à une opportunité il faut la saisir, c’est pas de la chance. La chance ça se provoque.

iHH™ : Maintenant j’imagine que tu vas défendre cet album sur scène, quand ce sera possible ? 

Oui ! Pour nous c’est frustrant parce qu’on venait de commencer la tournée, on avait fait que deux dates et on a tout annulé. L’album va sortir dans des conditions auxquelles on ne se serait jamais attendus. Je me dis que quand on va repartir en tournée ça va être un truc de fou, on aura tellement conscience que c’est un privilège de pouvoir partager ça avec les gens sur scène. Et puis le confinement me donne plein de nouvelles idées, à rajouter et à faire sur scène, j’ai trop hâte !