
Au Café La Pêche (Montreuil), le groupe franco-burkinabé déclinera son album, tressant traditions africaines savantes et audacieuse créativité contemporaine.
Expression utilisée dans la rue au Burkina Faso, « Ka nana ye » signifie « C’est pas facile », tout en sous-entendant « Mais ça va aller ». Cet adage populaire, qui a donné son nom au groupe, s’avère, à notre époque troublée, particulièrement pertinent approprié. Dans un premier temps, deux éminents musiciens du Burkina Faso – Abdoulaye ‘Debademba’ Traore (guitares) et Achille Nacoulma (batterie, percussions, voix) – s’associèrent à la maestra française Clotilde Rullaud (voix, flûte). La rencontre artistique se déroula, en 2019, à Bobo-Dioulasso, lors du Festival Badara organisé, au Burkina Faso, par le fameux chanteur et rythmicien Koto Brawa. (membre, notamment, du groupe Komasi et complice musical régulier du chanteur poète Edgar Sekloka).
Puis, Seydou ‘Kanazoe’ Diabate (balan, percussions, voix) et Boubacar Djiga (kunde, percussions) rejoignirent le trio. Ainsi, le balan (balafon) et le kunde (un variant burkinabé du n’goni ouest-africain) enrichissent, de leur inimitable saveur, la palette de Kananayé. En ajoutant, à son kunde, une cinquième corde – la plus grave –, Boubacar Djiga confère à son instrument un rôle de basse, qui n’est pas sans rappeler le guembri des Gnaouas du Maroc.
Comme l’a illustré, fin 2024, son concert à guichets fermés dans le renommé New Morning (Paris), Kananayé s’inscrit dans la lignée des historiques formations africaines dont, au siècle dernier, les cocktails musicaux enflammèrent les pistes de danse, à l’instar du Super Rail Band de Bamako ou, un peu plus tard, du groupe sénégalais Xalam. Aux antipodes des simples juxtapositions d’idiomes musicaux qu’on a un peu trop souvent entendues, Kananayé cisèle de raffinées combinaisons stylistiques. Et fait allègrement valser les étiquettes. De fertiles héritages ancestraux ouest-africains s’encanaillent avec un rock aux éruptions délurées, avec l’insolence de l’improvisation chère au jazz, ou encore la puissance indomptable du funk.
Cette aventure a été coproduite par Africolor, festival de Seine-Saint-Denis, et Musiques au Comptoir, programmation de la remarquable salle de Fontenay-Sous-Bois (dans le 93). Ont également apporté leur pierre à l’édifice le Tamanoir (Gennevilliers) et le Point Fort (Aubervilliers). En ces temps de crise où la culture est la première à être sacrifiée, il importe de saluer les efforts conjugués de ces structures, qui restent attachées à cultiver un esprit défricheur malgré leurs moyens financiers relativement modestes, et qui permettent à d’exigeantes créations de voir le jour.
Chaloupent notes, mots, aphorismes et langues
La thématique des textes reflète les questionnements et les sujets d’indignation qui animent les artistes citoyens que sont Seydou ‘Kanazoe’ Diabate, Clotilde Rullaud, Abdoulaye ‘Debademba’ Traore, Boubacar Djiga et Achille Nacoulma : les inégalités sociales sévissant en Occident autant que sur le continent africain, certains us et coutumes qui étriquent l’avenir au lieu de l’ouvrir, la gentrification se développant à Belleville comme à Bobo-Dioulasso, le gaspillage provoqué par la société de consommation, le dénuement des oublié.e.s du système… « Faso De Nous » rend hommage à la lutte de Thomas Sankara et s’adresse au Burkina Faso, ce « musée à ciel ouvert », pillé de ses richesses :
« Musée à ciel ouvert, en ton sous-sol d’or / Dorment les pépites elles ne brûlent pas tes poches / Burkina ».
Au gré de polyrythmies époustouflantes, chaloupent les mots, les aphorismes, les langues. Les chansons sont interprétées en français, en moré (la langue la plus parlée au Burkina Faso) ou en anglais, comme pour « Sea Lion Woman / Were Were Mousso », un traditionnel américain que Nina Simone popularisa en 1964 sous le nom de « See-Line Woman », en face B de son hymne contestataire « Mississippi Goddam ». Chez Kananayé, la critique sociale cohabite avec une immense tendresse pour l’humanité, pour le monde vivant, en particulier pour les êtres et pour les peuples les plus démunis. Les cinq virtuoses nous ravissent. Et nous guérissent, au soleil de leur inventivité partagée.
Texte : FARA C

Vendredi 4 avril, 20 heures, Kananayé, Festival Rares Talents, au Café La Pêche, Montreuil (Métro : ligne 9, station Mairie de Montreuil).
Festival Rares Talents : https://rarestalents.com/festival-rares-talents-2025/
Café La Pêche : https://www.facebook.com/cafelapechemontreuil/
Album « Kananayé » (Tzig’Art/Believe/Socadisc), 10€ / LP 20€.
Site : https://clotilde.art/work/kananaye/
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Instagram : https://www.instagram.com/kananaye.music/
Voir aussi :
Africolor https://www.africolor.com/
Musiques au Comptoir https://www.musiquesaucomptoir.fr/
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