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Di-Meh : comme si c’était écrit

Cover de l'album "Mektoub" de Di-Meh.

De la SuperWak Clique à la 75e Session, en passant par la couverture des Inrocks, Di-Meh est devenu en quelques années une figure incontournable du rap francophone. Son premier album studio, “Mektoub”, sorti le 14 mai dernier, démontre toute l’expérience qu’il a acquise et tout son amour du hip-hop. Nous avons discuté avec lui.

Interview : Dorian Lacour

iHH : Salut Di-Meh. Avant tout chose, je voudrais parler de ta position dans le rap. Avec Makala et Slimka, vous êtes depuis quelques années les principaux représentants du rap suisse en France. Comment est-ce-que tu vis ce statut ?

Je suis conscient de ça, vu que ça fait plus de 10 ans que je rappe. Ça fait plaisir d’avoir mis Genève sur la carte avec mes gars. On a encore plus envie que la ville s’accroisse, au niveau des talents, des infrastructures… Tous les trois, on a des images bien définies, et surtout, on a réussi à souder notre public, grâce à la scène. On sait que cette relation avec le public n’est pas éphémère, on est sur la durée, pas sur l’instantané. Notre fanbase, on l’a créée et on la consolide. Pour ma part, je sais que je fais partie de l’école suisse, mais aussi de celle du Dojo, de la 75e Session. Je sais que tout ça, ça va rester là, ça nous permet d’amplifier encore notre statut, ça simplifie des connexions, plein de choses. Faire partie de ces deux écoles, c’est vraiment bénéfique.

iHH : Tu reviens avec l’album “Mektoub”, qui, si je ne dis pas de bêtises, désigne le fatalisme. C’est ta mentalité, quand tu fais de la musique, de te dire que tout était écrit ?

Je l’ai pas trop vu comme ça en fait. Ma carrière, c’est une succession de rencontres avec les gens qui ont fait de moi ce que je suis. Ce n’était pas écrit, c’est complètement dû au hasard. Après, ce qu’il m’arrive, j’en étais persuadé. J’ai appelé l’album comme ça parce que c’est un tout. J’arrive à mes 25 ans, et ce n’est pas pour rien que je suis dans la musique. Je suis en questionnement sur moi-même, d’où je viens, qu’est-ce que je fais là, quelles sont mes origines ?… C’est aussi une référence au resto de mes parents, qui s’appelait Mektoub. Ils ne l’ont plus, mais c’est là-bas que j’ai pu voir l’amour de mes parents, et entendre la musique qui m’a bercé quand j’étais enfant. Le titre de cet album, c’est un hommage à ma famille, et à mes origines.

iHH : On te connait depuis des années pour ne t’imposer aucune limite vocale. Ça transparaît dans des morceaux comme “Let’s Go” où on pourrait croire que vous êtes plusieurs sur la prod°. Qu’est-ce-que ça t’apporte, d’à ce point maitriser ton rap ? 

Ça m’apporte de la diversité, ça me permet d’être original, de me démarquer des gens et aussi de ne jamais m’ennuyer. J’ai remarqué qu’en France vous aimez beaucoup les mono-flows. Les gens préfèrent écouter toujours la même recette, mais moi je m’ennuie si je fais toujours la même chose ! J’aime bien chanter, mixer des voix graves, des voix aiguës, faire plein d’harmonies différentes. Souvent, on me parle aussi de mes ambiances. C’est tout ça qui donne une identité à ma musique.

iHH : Dans certains morceaux, je pense par exemple à “Balader”, tu tends vers des rythmiques raï. Comment est-ce-que tu as fait ce choix ? 

C’est justement en allant chercher dans mes origines que ça m’est venu. Vu que le titre Mektoub, c’est commémoratif du resto de mes parents, je suis allé chercher dans mes ressources, en Algérie, au Maroc, en Tunisie. Ce n’est pas un truc que je fais tout le temps, mais je kiffe, et je découvre des choses. J’ai remarqué aussi, qu’au final, il y a des artistes qui aiment bien suivre certains codes, faire de la musique américaine, être avant-gardistes, faire comme les États-Unis. Mais en faisant cela, ils oublient un peu leurs origines, alors qu’il y a des trucs vachement lourds à aller chercher.

iHH : Est-ce-que tu penses que le Maghreb est pour vous, les rappeurs suisses, un marché porteur ?

Fort, fort, c’est un marché sur lequel on doit se développer fort. Pour la promo de “Mektoub”, on va faire des trucs là-bas. J’avais déjà fait un feat avec Smallx [“Baby Mama” – NDLR], et ce n’est que le début de grandes collaborations, avec les artistes marocains, tunisiens ou algériens. Universal Music s’est installée au Maroc, ça commence à se structurer vraiment, il y a des choses qui bougent et c’est bien.

iHH : Parle-moi du titre “Marocchino”. Je ne saurais même pas correctement le définir. C’est important pour toi, personnellement, de mêler plusieurs influences dans ta musique ?

Bien sûr, c’est très important. Pour définir le morceau, je dirais que sur “Marocchino“, la compo de guitare est typée andalouse. Au final, ça reste très maghrébin. La rythmique, en revanche, je la trouve plutôt boom-bap, mais du sud de la France, un peu à la Nemir ou Demi-Portion. Ce morceau est influencé à la fois par la France, par l’Espagne et par le Maghreb.

iHH : À un moment, dans le morceau, tu dis : “RAF de Genève, elle veut des mecs de Paname”. C’est une punchline efficace, mais est-ce-qu’elle a un double-sens, vis-à-vis de l’industrie rap ? Ou est-ce-que je sur-interprète ?

En vrai, c’est plutôt par rapport à la mentalité à Genève, tu vois. Les genevois, au départ, ils préféraient les mecs de Paname. Maintenant, il y a cette effervescence, on a un réel soutien, mais à la base c’était pas le cas. Tu le voyais : quand un mec de Paris arrivait à Genève, il remplissait une salle sans problème, et l’inverse n’était pas vrai. Après, c’est une petite pique, rien de méchant non plus. C’est comme quand t’es petit, au collège, et que les meufs préfèrent les grands. C’est la même, il y a des gars chauds à Genève mais à la base, ici, les gens préféraient ceux de Paname.

iHH : Vladimir Cauchemar est à la prod° du morceau “Full Drip”, avec Klench Poko. Comment as-tu pensé à lui ?

En gros, on a fait la prod°, et j’ai directement pensé à Vladimir. Je lui ai demandé de rajouter sa flute, tu connais. Sur la partie prod°, c’est vraiment Klench qui a fait le boulot. Moi, j’ai ma vision en tant que beatmaker, je sais ce que je veux kicker et ça me rend amplement meilleur dans mon rap. Quand j’arrive au studio avec Klench, on essaye toujours de mélanger des sons différents ensemble, pour donner quelque chose d’unique. Un 2-step avec des rythmiques du Maghreb, ou un son baile funk avec des sonorités à la Travis Scott… On ne veut pas faire ce que les autres font, en fait.

iHH : Je trouve, dans ta musique, que tu dégages un groove terrible. Ça me rappelle Népal, dont tu étais proche, et qu’on regrette tous. Est-ce-que ce groove dont je te parle, c’est au moins en partie dû au fait que avez travaillé ensemble tous les deux quand tu en étais à un stade moins avancé dans ta carrière ?

Le truc, c’est que nos collaborations multiples se sont toujours faites assez naturellement. C’est un mec qui aimait bien avoir la main sur tout, on s’est beaucoup portés tous les deux. Il y aura toujours une partie de Népal en moi. Rien que le fait que je commence à faire des prod°, à la base c’est lui qui me disait de me lancer. Pour l’instant, c’est pour me consacrer sur mes projets, mais pourquoi pas placer des prod° pour des potes, pour créer un mouvement.

iHH : Il y a aussi un morceau que je trouve assez intéressant, c’est “Planète Des Singes”. À mon sens, dans ce titre, tout est fait pour suggérer une descente vers la folie et un certain malaise, tant dans la prod° que dans tes flows. Honnêtement, ça m’a un peu rappelé la sensation que j’avais en voyant les films de la licence “La Planète Des Singes” quand j’étais enfant. C’était quoi ta volonté avec ce morceau ?

C’est un peu ça l’identité du morceau, avec des sonorités très malaisantes. Tu as très bien défini le truc, cette ambiance de film de pandémies des années 90, que tu kiffes alors que c’est dérangeant. C’était ça mon idée, de faire un morceau qui brusque, que tout le monde ne pourra pas mettre en playlist à balle. C’est ça aussi qui marque mon identité, ce côté saturé, grunge. Je pense que “Planète Des Singes” est un peu le plus gros morceau pour la scène de ce projet, même si je me dis que je peux bien interpréter tous les morceaux sur scène.

iHH : Je voulais aussi revenir sur la cover de “Mektoub”. Comment as-tu eu cette idée, et qui l’a réalisée ? 

J’ai pensé à ça parce que la musique du monde est incroyable ! C’est avec Rægular qu’on l’a fait, on a monté un mood board à deux, on s’est envoyé plein d’idées et on s’est mis d’accord sur celle-ci. C’est Juanita qui a fait la couleur, et Laurent de Compton Barber s’est occupé de la coupe. On a fait un jour de shooting et je l’ai enlevée directement après, pour ne pas spoiler aussi, parce que ça va vite maintenant. 

iHH : Pour parler de ce que tu écoutes, si je te demandais de me citer un ou plusieurs artistes que tu apprécies, tu penserais à qui ? 

En ce moment, je dirais Amaarae, j’aime vraiment beaucoup ce qu’elle fait.

iHH : “Mektoub” est dispo. Qu’est-ce-qu’on peut attendre de toi pour la suite ? 

Une réédition déjà, insh’Allah ! Au niveau des scènes, c’est chaud, mais dès que c’est activé on va aller défendre le projet c’est obligé. Pour l’instant on est pas encore fixés, avec ce fucking COVID, il faut attendre encore un peu.


Pour écouter “Mektoub” de Di-Meh, c’est juste ici :