Cutter : quand la lose devient magnifique

Avec “Merder en beauté”, Cutter nous embarque dans une déclaration d’amour au loser magnifique, à celui qui a tout raté ou presque, à celui qui rend l’échec superbe. Avec une plume mature et baignée d’émotions, le rappeur de Montpellier dépeint dans son dernier album un glorieux ridicule qui ne manquera pas de vous toucher.

Interview : Dorian Lacour

iHH™ : Salut Cutter. Tu viens de sortir ton projet “Merder en beauté”. Avant toute chose, il veut dire quoi ce titre ? 

“Merder en beauté” c’est une expression que j’adore, qui me vient souvent en tête. Dans mes goûts, en terme de personnages de cinéma, ou de musique, je suis fan du côté loser, et je me sers de ça depuis toujours. Arriver à créer du mythe autour de l’échec, le rendre un peu classe et romantique, je trouve ça vraiment bien. Je m’inspire beaucoup des personnages de cinéma, chez les frères Coen, genre “Inside Llewyn Davis“, c’est des perdants magnifiques et j’adore ça. Cette idée m’obsède, particulièrement dans mes textes. Dans “Mesdames & messieurs” ou dans mes autres projets, je vais souvent vers des trucs pas faciles à dire, un peu gênants, malaisants. Je suis un peu de l’école à la Eminem, dans “8 Mile”, la scène où il dit “dis-leur un truc sur moi qu’ils ne savent pas déjà”, ça m’avait émerveillé à l’époque. “Merder en beauté” c’est ça, je vais te donner tout ce qui est ridicule sur moi, mais de manière stylée. Je vais en faire un concert, un album, un truc vraiment cool. Faire de la beauté avec toute cette merde, ça me fait kiffer. 

iHH™ : Raconte-moi sa conception, où as-tu pioché ton inspiration ?

Le cinéma a toujours un grand rôle, mais maintenant c’est plus des influences qui sont digérées. Je construis mon personnage concrètement. C’est aussi le premier album où je ne produis pas, c’est mon gars BeLOey qui s’est occupé de ça. On s’est rencontrés à la Paloma, à Nîmes. C’était à l’occasion d’une rencontre pro, un truc de base assez relou, mais avec BeLOey on a sympathisé. Dans la foulée il m’a envoyé une quinzaine de prod°, dans un style sur lequel je n’avais jamais posé, assez pop, aéré, très musical. À la base, moi, je suis plus dans des samples un peu mécaniques, là c’est pas du sampling, c’est de la compo, et il y a toute une variété de sons que je n’avais jamais explorée. Assez vite j’ai commencé à poser des morceaux, jusqu’à en avoir une dizaine, on s’est vus pour faire les arrangements ensemble, et ensuite j’ai mis en marche tout le développement de l’album, autre que la musique. Je suis capable de sortir des albums tous les trois mois, mais je veux pas souler les gens. Quand on est pas encore installés, on ne peut pas se permettre de décevoir nos auditeurs. Je suis méga-productif, donc il faut que je planifie mon histoire, pour ne pas gaver les gens.

iHH™ : Comment est-ce-que tu caractériserais ton rap. Je trouve qu’il y a une réelle particularité dans ton rap, faussement paresseux. Comment tu es, quand tu rappes ?

Quand j’ai commencé, j’étais vraiment dans le débit au kilomètre, à la Hugo TSR, et à un moment donné j’ai fait se rejoindre mon rap et ma personnalité. Je suis un mec ultra-calme, et cette nonchalance, je l’ai incorporée à mon rap petit à petit. Les derniers projets sont vraiment l’expression de ça, je suis nonchalant à l’extrême. Dans la musique, c’est ma personnalité. Il y a d’autres gars qui le font, et très bien, comme Orelsan par exemple, mais moi je me ressens vraiment dans ce truc-là. En plus, quand je suis sur scène, j’ai pas de backeur, donc il faut que les mots soient faciles à sortir pour moi. C’est pas un truc de flemmard, c’est faussement paresseux comme tu dis, mais c’est une interprétation aussi, un truc un peu trainant, un peu chanson française. Rapper et kicker je sais le faire, d’ailleurs en ce moment ça me fait bouillonner, j’ai envie de découper des prod°. Je pense que le prochain projet va être plus énervé. Mais là, je suis dans une autre technique, avec les espaces, un peu à la Lil Wayne. Quad j’ai découvert les mecs qui laissaient des silences, qui se perdaient à la fin d’un mot, ça m’a mis une claque, et je me suis un peu inspiré de ça.

iHH™ : Il y a je trouve, tout au long du projet, un réel spleen. Le morceau “Disparition” est assez terrible de ce point de vue-là. Pourquoi proposer cette couleur, dans tes textes ?

Je t’avoue que c’est mon album le plus joyeux en plus. Dans “Mesdames & messieurs“, j’étais encore plus dark. Ça fait bizarre de le dire mais “Merder en beauté” c’est mon album le plus joyeux jusqu’ici je pense. Après, cette couleur me vient naturellement, et ça part aussi beaucoup des prod° que je reçois. Quand je suis en solitaire et que je reçois une instru qui donne envie de s’enjailler, généralement je vais pas la prendre. Les prod° que je choisis me font aller vers des thèmes comme ça. En plus, ça colle à mon personnage, un peu Calimero, qui a un peu tout raté, mais dans lequel on arrive à trouver de la beauté. Je sais pas comment tu l’as ressenti, mais quand je travaillais sur ce projet j’avais un peu aussi cette idée de vieux amours adolescents…

iHH™ : Oui en effet, d’ailleurs à un moment dans le morceau “Adolescent”, tu dis “laisse-moi muer comme un ado”. Je ne sais pas si tu voulais dire “muer” ou “muet”, mais le double-sens est hyper beau. C’était volontaire ?

Putain j’y avais jamais pensé je t’avoue ! C’était complètement involontaire, je pensais juste à la voix qui mue en fait. Typiquement, “Adolescent” c’est un morceau que j’ai pas écrit, tout est dans ma tête et les mots viennent comme ça. C’est pas de l’impro non plus, parce que je mâchouille mes mots avant de poser, mais je me laisse entraîner d’un mot à l’autre sans écrire, et je me rends compte après coup des trucs qui tombent bien. Il y a beaucoup d’inconscient dans mes textes. “Laisse-moi muet comme un ado” ça tue. Quand t’es adolescent, t’es un peu coincé, t’es pas bien, t’oses pas dire les choses, le double-sens il est très efficace.

iHH™ : J’ai l’impression que tu ne gardes pas un très bon souvenir de l’adolescence, je me trompe ?

Non, non, tu ne te trompes pas, je ne garde pas un bon souvenir de l’adolescence. Y a une phase d’Akhenaton qui fait “L’impression qu’m’a laissée l’adolescence, une perte de temps, avec des cernes de sang, j’voulais qu’on soit fiers de quand j’monterais sur scène avec des projets plein les pognes” [dans le morceau “Alamo” – NDLR]. Pour moi, il a tout dit. L’adolescence c’est ça, bouillonner, cogiter et ne pas faire le truc que tu rêves de faire. Tout le monde te dit que c’est mort. Le nombre de gens qui nous disent qu’on va pas arriver à faire ce qu’on veut quand on est ados, c’est fou. Quand j’ai fait ma première scène vraiment ça a explosé. Je me suis dit “ok c’est ça que je veux faire !” L’adolescence n’a pas été une bonne période, parce que je suis long à la détente en vrai. Je commence à peine à m’accomplir, dans ma vie d’humain, alors que j’ai 31 ans ! Je pense que c’est aussi un problème qui m’est propre, parce qu’il y a des jeunes qui s’accomplissent très vite, je les vois, et tant mieux. Mais, pour moi, l’adolescence c’est une perte de temps comme l’a dit Akhenaton.

iHH™ : Qui chante avec toi dans le morceau “Les parties de ton corps” ?

C’est Folydouce. [Cutter se retourne vers Folydouce qui est dans la pièce] Comment on avait fait ce morceau déjà ? – Tu m’as dit viens on fait un morceau ensemble, cette prod° me plait, j’ai dit oui, et voilà ! – Je pense que c’est la première fois qu’on collaborait ensemble sur un titre. On se passait les prod°, et je suis parti de ce qu’elle voulait. On a fait un passe-passe comme ça. Ça part de discussions à la con, on a digressé pendant un moment, et on est partis sur ça, “Les parties de ton corps”. C’est un des morceaux que je préfère, parce que je sais comment il a été créé, et c’est très sentimental. Je suis content d’avoir une meuf en feat aussi, parce que je ne l’avais jamais fait. C’est une trop bonne expérience, je suis content du morceau, ça amène un nouveau truc. En plus, c’est rare que je fasse des morceaux à la structure aussi efficace. On va pas dire de gros mots, mais je trouve qu’il a un côté tube ce morceau. Naturellement, on a fait revenir le refrain plusieurs fois, ce n’était pas calculé du tout, mais au final on est très contents de notre truc.

Cutter – © DR

iHH™ : Dans l’outro, “Mieux vaut en rire”, tu dis que tu es terrifié à l’idée de te dire que tu ne deviendras jamais quelqu’un de meilleur. C’est une phrase mise là comme ça, parce qu’elle passe bien dans le texte, c’est une sorte de pensée qui t’accompagne dans la vie ?

Je pense que c’est plus ça, de l’inconscient. Quand je rappe je pense surtout à la sonorité, mais au final c’est une vraie crainte que j’expose. Ne pas évoluer, rester figé, rester le même connard, c’est une de mes plus grandes peurs. Je parle pas de réussite professionnelle ou quoi, mais dans ta vie en général, rester figé c’est terrible. Pour moi, c’est la pire des craintes, dans la musique et humainement surtout, il faut pas faire du surplace. Quand je dis ça, même si à la toute base c’est pour la sonorité, la phrase me parle de ouf. Pareil, dans le morceau, juste par!s je dis “j’suis terrifié à l’idée que tout ça n’était qu’une erreur.” Ça, pour le coup, je le ressens tout le temps. Je mets tout dans ma musique, et tu n’as jamais la certitude que c’est bien ce que tu fais, que ça va marcher, que tu vas tenir le coup. L’inconscient fonctionne à fond, et ça dit des choses, c’est clair. 

iHH™ : Si je te demande d’ouvrir ton Spotify là, maintenant, c’est qui les derniers artistes que tu as écouté ?

Récemment j’ai bloqué sur le Busta Rhymes feat. Mariah Carey, ils ont fait la suite de “I Know What You Want“, qui s’appelle “Where I Belong“, et c’est une tuerie. Je pense que c’est un peu la nostalgie qui parle, mais j’ai vraiment kiffé ce son, il marche trop bien. Tout à l’heure j’écoutais Dominique Fils-Aimé, une chanteuse soul que je connaissais pas du tout, et j’ai kiffé. Ari Lennox aussi, je trouve que son remix de “Woo Hah!!” de Busta Rhymes il fait tripper, il est complètement fou. À côté de ça j’écoutais le dernier Lana Del Rey. Je suis à fond dans les chanteuses en vrai, mais j’écoute quand même beaucoup de rap. J’écoute toutes les sorties, ne serais-ce que pour me renseigner, j’ai envie de savoir ce qui se fait. Un mec qui sort un gros album, j’ai forcément envie de l’écouter, ça me tient grave à coeur. Par contre, souvent, je trouve qu’il y a les mêmes sonorités, et ça me fait saturer alors je vais à l’opposé, dans du vieux rock, ou de la pop. Je suis content quand j’entends quelqu’un qui a des sonorités différentes, qui tente des trucs. J’écoute tout ce qui sort en rap, mais je ne suis pas fan de tout. Mon Spotify c’est un beau bordel, la dernière fois dans une soirée j’avais laissé mon truc tourner et un pote s’est foutu de ma gueule parce qu’il y avait du RnB, de la pop mielleuse, et tout. Hier j’écoutais un mec qui s’appelle Miguel, qui a sorti un projet y a pas longtemps, “mi-pop mi-fucked up”, comme ils savent très bien faire là-bas d’ailleurs. The Weeknd je trouve que c’est trop du lourd pour ça. 

iHH™ : Si quelqu’un qui nous lit hésite à aller écouter “Merder en beauté”, comment est-ce-que tu le convaincrais ?

Tu vas entendre un truc que tu n’entends pas partout, déjà, ça c’est bien. J’ai l’impression d’avoir une manière d’écrire qui n’est pas celle de tout le monde, j’espère en tout cas. Découvre mec, il faut découvrir, y a que ça. Il faut aller écouter. On va développer des trucs fous si on y arrive, donc il faut soutenir maintenant.


Pour écouter “Merder en beauté” de Cutter, c’est juste ici :

N.B. : Une interview plus complète de Cutter sera disponible dans le prochain numéro papier d’iHH™ MAGAZiNE. Il s’agit ici d’un extrait qui permet de mieux appréhender “Merder en beauté”.