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YOUTHSTAR & MISCELLANEOUS (+ SPECIAL GUEST : DJ VEX)

Depuis fin 2021 et la sortie de «Out Past Curfew», leur premier album en commun, les deux artistes anglophones Youthstar & Miscellaneous offrent une expérience musicale où se mêlent habilement leurs nombreuses influences. De retour avec leur deuxième album «Salvation» sorti le 24 mars dernier, les deux rappeurs toujours réunis sous l’égide du label marseillais Chinese Man Records livrent une nouvelle partition de leur hip-hop débridé. Comme à son habitude, le duo ne s’est fixé aucune limite dans ses explorations musicales. Sur les 13 titres présents sur ce projet, on passe magistralement d’une ambiance à l’autre, dans un tourbillon de textes incisifs et inspirés. Nous avons eu la chance de nous entretenir avec les deux rappeurs et leur acolyte DJ Vex quelques instants avant leur concert du samedi 1 avril à La Boule Noire (Paris), l’une des premières dates de leur tournée 2023.

Propos recueillis par David OGOUBIYI-PETRONIO

Photos : SOURIRENOIR

iHH : Dans quel contexte avez-vous réalisé ce nouvel album, sachant que l’un et l’autre travaillez sur d’autres projets en parallèle, habitez dans des villes différentes ?

Miscellaneous : Notre tout premier album, «Out Past Curfew», a été réalisé pendant le Covid-19 et on a ainsi désormais un peu pris l’habitude de travailler ensemble à distance. On a continué à bosser de cette manière-là pour «Salvation». Et puis il y a tellement d’artistes qui ont collaboré sur ce projet que l’on a essentiellement fonctionné en s’envoyant des mails les uns aux autres.

iHH : Quelles sont les principales thématiques de ce nouvel album ?

Miscellaneous : il y a beaucoup de thématiques dans cet album. Contrairement à nos précédents projets, il n’y a pas d’egotrip. Pour «Salvation», on a décidé d’être le plus large possible dans les sujets des chansons. On parle de l’importance de s’aimer soi-même et d’aimer les autres, de la motivation. Nous abordons également les problèmes d’addictions, de dépressions… En parallèle, il y a des chansons qui sont davantage dans l’efficacité par exemple, dans des thématiques propres à la fête et au défoulement. Ce qu’il y a d’intéressant avec notre manière d’aborder une chanson, c’est que rien n’est jamais joué d’avance. L’un va avoir une vision sur une instru, une thématique ou une manière de rapper, et l’autre va le suivre naturellement en apportant sa touche à l’idée de départ. Ce qui fait qu’on est toujours dans la communication avec l’autre, l’échange et l’adaptation. Par notre manière de collaborer, on amène l’un à en apprendre sur l’autre. 

Youthstar : Je confirme. Quand on travaille ensemble, il y a des moments où je vais juste écouter une loop. Au tout début, je ne vais pas du tout être partant. C’est souvent à ce moment-là que Miscellaneous va me convaincre en insistant sur ce qu’on pourrait en faire.  

iHH : On entend de moins en moins de scratchs dans le hip-hop actuel ; est-ce une volonté pour vous de lui faire une place dans votre album ?

Miscellaneous : Le scratch demeure l’un des éléments essentiels de notre musique parce qu’il fait partie de nos codes. Après, c’est vrai que de moins de moins d’artistes lui font une place dans leur musique. Je pense à Blanka (le beatmaker) par exemple qui en utilise moins qu’avant. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres pour te dire que les scratcheurs scratchent de moins en moins.

DJ Vex : En tant que DJ issu de cette école du scratch et du battle, cette manière de s’exprimer est fondamentale pour moi dans la culture hip-hop. Après, je rejoins Miscellaneous sur le fait qu’il est de moins en moins présent le hip-hop actuel, que cela soit sur un album ou dans l’élaboration d’une performance live. C’est pour quoi cette collaboration avec Youthstar & Miscellaneous est productive et valorisante pour moi en tant que DJ parce qu’ils me font réellement une place dans leur projet. Que cela soit dans la création de l’album ou lors de l’élaboration de notre performance live, Youthstar & Miscellaneous m’ont réellement laissé amener mes idées en ce qui concerne le scratch. C’est d’ailleurs ce que pourra réaliser le public des différentes scènes où nous nous rendrons. Dans cette performance hip-hop live, le DJ que je suis a une place toute aussi importante que les rappeurs présents sur scène.

Youthstar : Pour Miscellaneous et moi, le DJ a une place importante sur scène. Il y a même des moments dans le live où l’on sort carrément de la scène afin de faire place à Vex pour qu’il puisse montrer à tous ses skills et chauffer la salle avec son solo de scratch. Justement, ce que je regrette parfois dans les performances live d’artistes hip-hop actuels, c’est qu’ils ont tendance à occuper toute la scène sans faire une place aux personnes qui les accompagnent. Cela se fait souvent au détriment d’autres artistes non-rappeurs comme des beatmakers ou des DJs alors qu’ils sont tout aussi importants dans l’aspect performance dulive. Puis, j’ai envie de te dire qu’il n’y aurait tout simplement pas de show s’il n’y avait pas de DJ. Au lieu de ça, on ferait un show a cappella [rires].

Miscellaneous : Effectivement, le scratch c’est un truc générationnel. Nous, c’est notre culture. Tous les trois, on a grandi à cette période où l’on connaissait tous un graffeur, un breaker ou un DJ, c’était ça notre quotidien. Dans le hip-hop qu’on écoutait à l’époque, le scratch était omniprésent. C’est comme si dans le hip-hop d’aujourd’hui les refrains avaient pris la place qu’occupaient auparavant les séquences de scratch.

DJ VEX : J’ai l’impression que les jeunes d’aujourd’hui se moquent totalement des codes qu’on avait avant. À l’époque, quand on voulait sortir une vidéo, il fallait avoir une image et une identité hyper clean. C’était pareil lorsqu’on sortait une musique, celle-ci ne devait pas trop bousculer les oreilles. Aujourd’hui, quand tu regardes ce que font les jeunes générations, leurs clips sont pleins de glitch et d’effets. Cela prouve bien qu’ils peuvent créer sans aucune pression, et ça, je trouve que c’est une bonne chose en soi.

iHH : Parmi les 13 morceaux présents sur l’album, en existe-t-il un que vous avez préféré faire ? Si oui, pour quelles raisons ?

Youthstar : Celui que j’ai préféré faire sur «Salvation», c’est «Love, Need, Hate» parce que cette thématique des problèmes d’addictions me rappelle ceux que j’ai parfois avec les drogues. Cela me touche personnellement. Les paroles de cette chanson me tiennent à cœur parce qu’elle parle de mon combat. Je ne vais pas affirmer que c’est le meilleur son de l’album, mais c’est celui qui résonne le plus avec ma bataille de tous les jours contre les addictions. Il y a des jours avec et des jours sans.

Miscellaneous : Pour moi, c’est «Rap, Rap, Rap, Rap» et ce n’est pas une question de profondeur des lyrics. Ce que j’ai aimé avec la création de ce son, c’est qu’on est allés s’aventurer sur quelque chose qu’on n’avait pas l’habitude de faire tous les deux. «Rap, Rap, Rap, Rap», c’est une chanson où l’on ne se prend pas la tête et où l’on recherche l’efficacité. Et cela a bien marché, il me semble. À vrai dire, je pense qu’à l’avenir on pourrait de nouveau aller sur ce genre de registre musical.

iHH : «Salvation» est un album qui comporte de nombreuses collaborations. Néanmoins, y a-t-il d’autres artistes que vous auriez aimé inviter sur ce projet ?

Youthstar : C’est vrai que l’album aurait pu être plus long. Quand on a pour idée de faire des collaborations avec des artistes, le point de départ, c’est toujours le feeling, pas le following. Il y a des trucs qu’on a faits avec Yoshi Di Original qui ne sortent pas sur ce projet, mais qu’on a prévu de sortir plus tard. Après, tout est une question de cohérence sur un album. Quand tu commences à faire des sons avec d’autres artistes, tu te dis que tu pourras tout mettre sur l’album lorsqu’il sortira. En réalité, c’est bien plus compliqué que ça. Avec Miscellaneous, on voulait vraiment sortir un album éclectique. Donc on voulait aboutir à quelque chose de bien équilibré, sans abuser d’une sonorité ou d’une autre. Pour autant, les sons qu’on n’a pas pu sortir sur cet album ne sont pas moins bons que ceux présents, loin de là.  

Miscellaneous : C’est vrai que pour «Salvation», on aurait aimé travailler avec Mr. J. Medeiros, mais cela n’a pas pu se faire. Sinon, à part ça, il y a d’autres collaborations qu’on aimerait vraiment faire dans le futur. Par exemple, travailler avec DJ Pone ou 20syl : ça serait vraiment un kif.

iHH : Quelle est la collaboration que vous rêvez de faire dans le futur ?

Youthstar : Ça serait cool de pouvoir inviter Eminem. Mais avant, il va falloir passer par une armée d’avocats et d’intermédiaires avant même de pouvoir lui dire «Bonjour» [rires].

Miscellaneous : Moi, en featuring rêvé, franchement j’aimerais beaucoup faire un son avec J.I.D. ou J.Cole.

DJ VEX : Mon rêve, ça serait de bosser sur une production avec Madlib. J’adore Madlib, mais il va falloir être patient avec tous les projets qu’il s’apprête à sortir [rires].

iHH : Ayant tous les deux de fortes attaches avec l’Angleterre, quel regard portez-vous sur le hip-hop britannique ?

Youthstar : J’apprécie le fait qu’il y a beaucoup d’artistes qui étaient dans l’underground avant et qui sont désormais mainstream, comme Foreign Beggars par exemple. J’apprécie également le fait que Dizzie Rascall soit devenu une superstar tout en restant authentique. Sinon j’adore Ghetts et je suis particulièrement impressionné par la présence sur scène d’un rappeur comme Stormzy. J’ai aussi beaucoup de respect pour toute l’équipe de High Focus Records (Fliptix, The Four Owls, etc.). Il y a aussi Mike Skinner de The Streets qui doit être l’un de mes artistes préférés.

Miscellaneous : J’écoute plus de rap américain, mais récemment en Angleterre, j’ai beaucoup aimé Dabbla et Illaman. Rien à voir, mais je regarde une ligue anglaise de Battle de rap. Ce qui me choque dans ces vidéos, c’est qu’il y a toujours les mêmes MC depuis toutes ces années. Tu peux voir à travers cette compétition comment le rap anglais a réussi à garder sa propre identité.  

iHH : Quels sont les derniers albums/EPs/ projets que vous avez aimés (tous genres confondus) ?

Miscellaneous : J’aime beaucoup Tobe Nwigwe que j’ai découvert récemment.  

Youthstar : Moi j’ai adoré le dernier album de Ghetts (Conflict Of Interest – 2021), sinon j’attends avec impatience une sortie de Kano. À part ça, je découvre beaucoup d’artistes dans les vidéos Colours, je pourrais t’en citer plus d’un.  

iHH : Alors que nous vivons une période de troubles à l’échelle mondiale (conflit en Ukraine, crise climatique et économique), pensez-vous que les artistes ont un rôle à jouer auprès du public, au-delà du divertissement ? 

Youthstar : Si tu es un artiste avec une plateforme, tu peux utiliser ton média afin de sensibiliser le public sur les problèmes qu’il y a dans le monde. Tant que tu ne rentres pas dans cette logique des médias de masse, tu peux véhiculer un message positif. Après, il y a toujours deux versions dans une histoire et tu auras beau te donner du mal pour supporter et défendre des causes, que d’autres comportements que tu as dans ton quotidien comme ta manière de consommer te mettront en contradiction avec l’idéal que tu prétends revendiquer.  

Miscellaneous : Ce n’est pas évident de répondre à cette question, parce que le statut d’artiste te classe dans la catégorie des gens qui ont réussi. Tu n’es pas «monsieur tout le monde», c’est le public qui te fait vivre. On aimerait tous bien faire, mais on a tous un côté hypocrite. On a tous une paire de Nike par exemple, on pollue tous d’une manière ou d’une autre sans même s’en rendre compte. Donc, je dirais que c’est dur d’imaginer ce que l’on pourrait dire aux gens alors que l’on se sent tous hypocrite face à certains problèmes du monde. Y a-t-il un artiste dans le monde, avec tout ce que lui a apporté la réussite, qui pourrait faire la morale au public ? Dans tous les cas, l’activité artistique en soi-même est polluante. Pour faire des tournées, il faut des tours-bus, on prend des avions, on consomme énormément d’électricité pendant les concerts parce qu’il y a une tonne de machines à faire tourner. Difficile de répondre à cette question quand, en tant qu’artistes, on fait partie du problème.