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[INTERVIEW ARCHIVE] Dialogue avec Vîrus le soliloqueur

Pour célébrer dignement le premier anniversaire de l’hybride réussite de Vîrus et Banane, l’adaptation en musique des terribles “Soliloques du Pauvre” de Rictus, on vous offre cette interview-fleuve parue dans le numéro 7 d’iHH™ Magazine !

Interview : MaNu et Kasko
Photos : Thomas LANG

Bien que l’un des deux ait quitté cette terre sans joie depuis bientôt un siècle, la rencontre semble marquée de l’implacable sceau de l’évidence. Comme si Vîrus, le plus asocial des rappeurs français, devait forcément en venir un jour – ou plutôt une nuit – à discuter avec Rictus, le poète des faubourgs qui parle tout seul. On les imagine aisément partager le dégoût que leur inspire la plupart de leurs prétendus “semblables” dans un estaminet louche, vidant une liqueur amère servie par Banane, interrompus de loin en loin par Jean Claude Dreyfus, l’habitué sans âge. Cette rencontre a bel et bien eu lieu, en cet espace-temps de tous les possibles qu’on appelle musique, et “Les Soliloques du Pauvre” en est le fruit vénéneux. Car s’il n’y a bien souvent rien de pire que la “belle” poésie mise en rap, insipide nourriture pour prof de français en quête de swag bon marché, ici chaque mot tranche dans le vif d’une époque à vomir depuis bien longtemps, Vîrus faisant sienne la langue du ricanant déclamateur de cabaret au point de se fondre en lui, au point qu’on ne sait plus distinguer les rimes de l’un du phrasé de l’autre. Un des plus beaux disques de l’année, dans un écrin à la hauteur. On se devait donc de croiser le vivant du duo pour qu’il nous parle de son pote de passage, et en profiter pour revenir sur ce qui l’a amené à croiser sa route. En remontant loin, comme le font les meilleures histoires.

Drôle de blase, “Jehan-Rictus” [le poète dont Vîrus reprend les “Soliloques Du Pauvre”, poèmes parus en 1897 – NDLR]. C’est un pseudo, j’imagine. Tu prononces ça comment ? Tu sais d’où ça lui est venu ?
V : Moi je dis “Jean”, mais ça se dit “Jeu-han” a priori. Le nom “Jehan Rictus” viendrait d’un vers de Villon : “je ris en pleurs”. Apparemment, parce que c’est très difficile d’affirmer des choses. Il y a beaucoup de légendes, aussi… Tu vois la tâche, là, au cul du livre [qui accompagne le CD de Vîrus – NDLR] ? En fait, c’est la dernière page de son journal. Il tenait un journal quotidien, qui fait quelque chose comme 54.000 pages… Il racontait tout et n’importe quoi, de la merde, parfois, ou la mort de sa mère, ou des brouillons… L’histoire, c’est qu’il serait mort en écrivant son journal. Et ça, c’est la tâche de sa plume qui se casse. Que l’histoire soit vraie ou pas, ça en dit long, non ? Il serait mort d’un coup de froid… Pour nous, cette tâche au dos du livre, c’est un peu une manière de dire qu’on poursuit son délire. Christian Tanguy, qui est le spécialiste de Rictus…

… C’est lui que tu as rencontré en cherchant à aller plus loin, en essayant de choper un lexique pour comprendre tout l’argot de Rictus ?
V : Oui. J’avais l’édition parue au Diable Vauvert [Maison d’édition qui coédite “Les Soliloques Du Pauvre” avec le label Rayon Du Fond – NDLR], un format poche. Une bonne porte d’entrée, mais si tu veux vraiment rentrer dedans, tu ne peux pas te contenter de ça, il n’y a pas de lexique. Quand j’ai eu envie d’essayer d’adapter son travail, j’ai eu besoin d’en savoir plus. J’ai chopé sa bio, ses œuvres complètes… et surtout j’ai rencontré Christian Tanguy, qui est le type qui tient le site Internet, la page Facebook, etc. Il y avait certaines de ses “traductions” dont je n’étais pas sûr, et puis il y a des mots qu’on ne comprend toujours pas. On parle d’un truc qui est censé être mort, on peut lui faire dire ce qu’on veut…

Toi, d’ailleurs, tu as mis un lexique à la fin. Dans le souci de rendre ça plus accessible ? Rajouter ce qui t’avait manqué dans la première édition que tu as lue…
V : C’est clair ! Parce que si tu ne sais pas ce qu’est une “gothon” [une prostituée – NDLR], tu ne vas pas forcément le deviner… Ou : “Ah, ce qu’on est fier d’être français quand on se regarde la colonne.” Qu’est-ce que ça veut dire ?! En fait, une colonne, c’est une bite en érection… Quand tu te mets à capter la traduction, le vrai sens, tu te dis : “Ouah, le guedin [rires] !” Il y a des phases bien violentes… Le lexique, à 90 %, c’est un mélange entre celui de Christian Tanguy et celui de Denis Delaplace. Ce sont les deux “boss”, ceux qui ont fait les éditions ultimes sur Rictus. Je les ai captés tous les deux.

Ils ne te connaissaient pas, j’imagine. Ils ont écouté ce que tu faisais ?
V : Je leur ai fait écouter la première adaptation que j’avais faite, et il y a eu des divergences ! Avec Tanguy, on s’est retrouvés dans un café, j’ai ramené tous mes textes adaptés. Tu es obligé de niquer un peu le texte de Rictus pour l’adapter en rap. À la base, “Les Soliloques” sont composés en quatrains [strophes de quatre vers – NDLR] d’octosyllabes [vers de 8 pieds – NDLR]. Et moi, j’en ai fait des couplets composés comme je le fais d’habitude, d’un bloc, avec des slashs. En plus j’ai été obligé d’enlever des vers, des syllabes, des mots… Et Tanguy, c’est un peu un puriste. Quand il n’a pas ses huit syllabes, il n’est pas content [rires] !

Même si on peut dire que je m’éloigne du rap, je m’en tape, dans le fond, parce que je me rapproche de moi. Plus rien à foutre de savoir si c’est du rap ou non.

Alors que, justement, Rictus a décidé de niquer la grande poésie classique. Pas seulement dans la langue qu’il emploie, mais aussi dans ses vers : il met des apostrophes à la place des “e” muets, etc. C’est curieux de te reprocher de faire la même chose.
V : J’ai pu lui dire que ce n’était pas forcément cohérent, que tu ne peux pas t’accrocher à tes huit syllabes quand le but de Rictus était justement de tout dézinguer. Surtout que lui-même, pour avoir ses huit syllabes, il va artificiellement t’en rajouter une, avec un “et”, ou un “v’là !”… Donc je peux me permettre d’en enlever, ce n’est pas vital à mon sens ! Si j’avais tout gardé tel quel, soit ça devenait de la chanson, soit de la déclamation. Ou alors du pe-ra, mais v’là le pe-ra chiant [rires] ! Qui tournerait tout le temps sur les mêmes métriques, si bien qu’à l’oreille tu lâcherais, tu aurais l’impression d’une boucle qui tourne.

C’est ça le plus grand tour de force de ce projet : si tu écoutes de loin, sans prendre garde au texte, tu as l’impression que c’est le nouveau Vîrus/Banane qui est sorti. On ne peut pas deviner que c’est de la poésie du XIXe siècle.
V : C’était vraiment ça, le but. Je veux que quelqu’un qui ne connaît ni l’un ni l’autre et qui assiste au live ne puisse pas faire le distinguo. C’est l’idée.

Tu dis dans ton intro que le premier truc qui t’a frappé, ce sont “les mots” de Rictus… Le premier mot que tu as lu de lui, c’est “Merde”, qui ouvre “L’Hiver”, et c’est aussi le premier que tu prononces dans le disque. Mais il n’y a pas que son vocabulaire, il y a aussi sa rythmique…
V : Grave !! Commencer par “Merde” et finir par “le bout d’un téton dans les dents”, ça suffit à me parler… Sa façon d’emboîter les mots : “Bon ! à présent quoi c’est qu’embaume ? / C’est l’Mystérieux, c’est l’Consolant, / L’Soir endormeur des pauv’s tits mômes, / Qui s’ traîne en douce et à la flan / L’Flamboyant flanche”… Les assonances, les allitérations… C’est pe-ra, mon gars ! Retrouver ça ponctuellement dans un truc de poésie, ça colle une tarte ! Il n’y a pas que l’enchaînement des rimes en fait, il y a aussi toutes ces rimes intérieures de fou…

C’est aussi ça qui te permet de pallier au côté répétitif de l’octosyllabe, tu peux mettre l’accent sur d’autres rimes que les finales…
V : Il y a ça, et puis dans ma reconstruction j’ai recréé des schémas de rimes. J’ai inversé des quatrains pour retrouver des liaisons qui ne sont pas dans le texte original, qui ne sont pas agencées de la même manière. Ce n’est pas destiné à être mis en musique à l’origine. C’est fait pour être déclamé. Mais pour moi, la musique est déjà à l’intérieur, dans les mots.

La première fois que tu as rappé du Rictus, c’était en live, justement, à La Maison de la Poésie. Pour un “concert littéraire”…
V : Oui. Ils m’avaient proposé ça, sans trop préciser le concept, juste “concert littéraire”, un peu en mode carte blanche. Victor, de La Maison de la Poésie, a joué un grand rôle. Au départ, c’était un prolongement de “La plume et le bitume” [séminaires organisés à l’École Normale Supérieure, qui étudient la stylistique de certains rappeurs avant de les inviter à discuter de leur écriture avec les étudiants – NDLR], une discussion suivie d’un concert. Parce que je ne suis pas contre venir dans des endroits pour causer, mais je trouve ça quand même cool que tu puisses manger un peu de musique ensuite… Il me propose donc ce “concert littéraire”. Mais moi, ça me fait flipper au départ ! Tous ces grands mots… Plutôt que de lire des extraits de bouquin, j’ai décidé d’adapter le texte d’un auteur en rap. Parce qu’ils avaient déjà reçu un rappeur pour un “concert littéraire”, et j’avais écouté l’enregistrement… Le mec, entre les morceaux, il lisait des bouts de livre… Et j’avais trouvé ça super pédant ! Après ça dépend surtout de la façon, je pense. Mais je ne considère pas du tout que lire te rende plus légitime, donne de la valeur ou du crédit à ton taf. Tu as des mecs qui ont lu des bouquins de folie, ce n’est pas pour autant qu’ils savent écrire. Et l’inverse est vrai aussi. Des recueils de poésie ?! Je n’en avais jamais lus, avant, moi [rires] ! J’ai essayé, mais ce n’est pas du tout mon délire ! Je me fais chier ! Donc j’ai choisi le seul gars de la poésie que j’avais lu et que je kiffais. L’enjeu était là : essayer de faire un truc audible. Même si, sur le papier, on se dit : “ça y est, on l’a perdu” [rires]. On m’a envoyé des textos qui disaient ça, avant que ça sorte…

C’est sûr que, sur le papier, ça fait un peu peur… Même le titre : “Soliloques”, ce n’est pas un mot que tout le monde maîtrise forcément…
V : Il tue, ce mot !

Il faut le connaître, quoi [rires]… Pour ce premier texte que tu as mis en musique, tu avais déjà fait un travail d’adaptation ?
V : J’avais pris le texte le plus simple : “Impressions de Promenade”, qui est resté quasi tel quel. Je n’avais pas à faire trop de blasphème. Ça le faisait, il n’était pas trop long. On se disait qu’on le poserait peut-être à l’occase sur une tape… On l’a testé en live, et c’était cheulou… Parce que je me sentais comme pour le morceau d’avant et comme pour celui d’après ! Ça ne changeait rien pour moi !

Alors que c’était la première fois que tu te retrouvais à rapper des textes qui ne sont pas de toi.
V : Oui ! Mais limite, je préfère prendre les textes d’un type et l’assumer plutôt que de faire comme beaucoup qui volent des phases et qui se font passer pour des tueurs. Tu te demandes, des fois, quand tu écoutes certains raps : “Mais qui a dit ça déjà ?! Je la connais, cette phase !” Et quand les mecs se font griller, ils te disent : “Ouais, c’est un clin d’œil !” Dis-le alors ! Même en scred’, mais dis-le, que ce n’est pas de toi ! Tu passes pour un putain de lyriciste, mais la punchline de ton morceau n’est pas de toi ! Donc là, au moins, la démarche est claire : j’emprunte tout et j’assume, jusqu’au bout, rien à foutre [rires] !

Il y a quand même un petit paradoxe : ce qu’on met le plus en avant quand on parle de toi, c’est la qualité de ton écriture, tes jeux de mots, tes mots-valises, tes triples sens, etc. Mais dans ton nouveau projet, il n’y a aucun mot de toi ! Et même quand tu réécris, tu prends des mots que lui aurait pu employer, tu as pris un grand soin à ça. On ne peut pas savoir où tu es intervenu si on ne connaît pas par cœur le texte original.
V : Oui, même jusque dans la manière dont c’est retranscrit. J’ai essayé de garder au maximum tout ce que je pouvais de lui. Je mets “Ve République” au lieu de m’arrêter à la troisième, je dis “l’aut’ seigneur Jésus” au lieu de “not'”, etc. Mais j’en ai plus enlevé que rajouté.

Mais tu vois ce paradoxe ? D’être connu pour tes mots et de décider de rapper ceux d’un autre ?
V : Oui, mais en réalité… Tu ne peux jamais considérer que tes mots sont complètement les tiens. Ce que tu arrives à faire, à produire, dans ton propre délire, tu ne peux pas considérer que tu l’as fait sans le soutien indirect de gens qui ont écrit avant, que tu as lus à un moment en te disant : “Oh putain, l’enculé !” [rires]. C’est d’ailleurs ce qui fait que beaucoup ne sortiront jamais rien dans leur vie, parce qu’ils vont lire un mec trop fort et se dire qu’ils ne peuvent rien en face. La littérature m’a apporté ça, de me dire : “Là, il y a beaucoup de travail…” Mais dans un livre, tu peux dérouler. En musique, tu as déjà la contrainte du temps. Dans un morceau, tu as trois ou quatre minutes pour dire ce que tu as à dire. Un bouquin, tu mets des heures et des heures à le lire. Ce n’est pas la même position. Rictus a influencé plein de gens. Beaucoup pensent que Céline s’est forcément mangé Rictus. Audiard, c’est clair, aussi. Les gens le prennent en référence, mais est-ce qu’on connaît ses références à lui ?

Mais d’ailleurs : Rictus, tu l’as découvert longtemps avant d’en faire quelque chose, non ?
V : C’était vers 2010. Mais j’avais juste lu un extrait PDF de “L’Hiver” sur le site du Diable Vauvert. Je suis allé rechercher la date à laquelle j’ai fini par commander le bouquin, d’ailleurs, pour l’historique, c’était en 2014. En lisant ce premier texte, je me suis pris une putain de claque. Mais franchement, qu’est-ce que tu voulais que j’en fasse à ce moment-là ? Si je vais voir un pote et que je lui dis le mot “poésie”, il va me cracher dessus ! Après, la musique permet ça et peut t’emmener ailleurs, vers la littérature ou même le cinéma, parce que le rap, c’est ça : de l’écriture ! Quand tu commences à avoir vraiment de l’intérêt pour l’écriture, tu te rends compte que la forme n’est pas si importante. Écrire un dialogue de film, un scénario, ça reste de l’écriture. Donc se forcer à rester dans des cases, rap ou autres, je trouve ça débile !

Ton parcours montre bien ça. Tu es parti d’un rap très classique, et tu sembles t’affranchir de plus en plus de la forme imposée, t’éloigner de ce qu’est censé être le rap… Il reste des trucs de cette première époque qui traînent sur le net : on est dans certains clichés, tu rappes énervé, etc. Plus ça va, plus tu t’en arraches, non ?
V : Il y a eu des bascules qui se sont faites. Nous, à la base, le son, c’était juste un délire, on ne se prenait pas trop la tête sur l’écriture. Pour moi, c’était des occasions de boire en réalité. On buvait plus qu’on ne faisait de musique. Du début jusqu’à 2010, c’était ça.

2010, c’est le moment où tu croises Rictus pour la première fois, d’ailleurs.
V : Il n’y a pas que ça du tout. Ce qu’il s’est passé en 2010, c’est un truc de malade. C’est le début du taf avec Banane au son, le début du taf avec Tcho… Et aussi que je me suis dit “nique sa race” à un moment. Même si on peut dire que je m’éloigne du rap, je m’en tape, dans le fond, parce que je me rapproche de moi. Plus rien à foutre de savoir si c’est du rap ou non. Peu importe la forme que ça prendra. Le but, c’est d’être tranquille dans ses pompes. Tu n’imagines pas les messages que je reçois, là, de potes qui sont surpris… Des messages pétés de fautes d’orthographes : “G ékouté ta interprétation” [rires]. Mais quand on me connaît, on capte que je vais m’en battre les couilles de la forme que ça va prendre. Comme dans la vie, en fait. Je m’en bats les couilles de savoir d’où tu viens, de tout ce qui est censé séparer les gens. Je viens d’un truc très simple. Je m’en fous, que tu sois originaire de là ou de là. Je m’en bats les couilles de ta croyance ou que tu ne crois pas, que tu sois un gars ou une meuf, que tu sois vieux ou jeune. Je suis comme ça à la base, donc quand tu arrives à injecter un peu de cette mentalité dans la création, bah putain, tu kiffes de plus en plus !

C’est un truc qui revient souvent dans tes textes, que tu n’es pas à ta place… Nulle part. Les groupes, les cases, le couple, tout t’emmerde, tu ne t’y sens pas bien. Mais nulle part, donc partout !
V : Bah ouais ! Les gens veulent toujours pouvoir t’identifier. C’est ça qui est ouf : tout le monde se plaint de Big Brother, qu’on est fichés, etc., mais au final tout le monde veut toujours pouvoir t’étiqueter, t’identifier, savoir où te ranger… Et puis si tu traînes toujours dans le même environnement, dans un seul type de monde social, et que tu n’as pas le sentiment de tourner en rond, bah putain, c’est que…

… Tu es un hamster !
V : Exactement [rires] ! C’est exactement ça.

J’ai lu quelque part que tu as commencé en écrivant pour un pote à toi. C’est marrant : tu commences par écrire pour d’autres, et tu finis par rapper les textes d’autres.
V : Eh, je ne finis pas ! Je commence à peine, là [rires] ! Mais oui, au tout début, gamin, j’ai écrit deux, trois trucs pour un pote. Il y a plein de raisons à ça. D’abord, mon pote était très mauvais en écriture ! Et puis c’était lié aussi à mon caractère, qui ne me vouait pas trop à être sur le devant, c’est le moins qu’on puisse dire…

… “Je parlais pas / Imagine le chemin pour faire de l’egotrip” [dans “Saupoudré de Vengeance” – NDLR].
V : C’est clair ! Le taf de malade, mon gars ! Pour y arriver, il faut se mettre en danger, pour de vrai. Si tu es timide, il faut faire des tafs qui t’obligent à communiquer. Essaye. C’est ce que j’ai fait, pas seulement dans la musique. Les meufs, pareil ! Tu es qué-blo, alors à un moment il faut bien essayer de rentrer en communication ! Et là, des dossiers, il y en a des masses [rires]. Parce que tu es en formation, tu cherches, tu testes, tu es obligé de te casser la gueule ! Donc mon pote avait un groupe, qui s’appelait “Nègre Maître”. J’écrivais pour celui qui était le moins à l’aise avec l’écriture, mais je n’ai dû lui écrire que deux textes, hein. Le pe-ra, je voyais ça comme une activité, comme un sport. Il n’y avait évidemment pas de question d’argent, aucune prise au sérieux. Et puis finalement les choses se sont mises à changer. Rien que dans le regard qui se pose sur toi… Quand tu concrétises, par exemple, ne serait-ce qu’un projet qui rencontre quelques oreilles… Nous, on s’est mis à sortir des trucs, je ne sais même pas pourquoi, en fait ! Et encore aujourd’hui, tu vois bien comment on gère nos sorties, ce n’est pas comme si on avait des plans com’ de ouf [rires]

C’est vrai qu’il n’y a pas eu de clip pour tes deux derniers projets ! Alors que la mise en image de tes morceaux t’a bien aidé à marquer les gens et gagner du public…
V : Au delà du clip, c’est une combinaison. Tu peux chercher à rencontrer un mec et lui demander un clip parce qu’il est reconnu, etc. Mais tu ne peux pas te contenter d’associer deux cailloux ! Il faut qu’il y ait un truc un peu fusionnel qui se passe, et puis que les morceaux le permettent. Mes morceaux sont de plus en plus compliqués à clipper, parce que l’image peut desservir l’écoute. Pour “Les Soliloques”, on s’est carrément dit : “Vas-y, on essaye de faire de la lecture sur YouTube !” C’est un délire. Tu es là, sur YouTube, mais tu lis ! C’est aussi pour contredire le regard de beaucoup qui sont écœurés par les nouvelles technologies… Les gamins sur les téléphones, etc. Mais qui te dit que les gens dans le métro ne sont pas en train de lire un e-book de fou ?!

Tu peux tout te permettre, tu peux tout dire, si tout est mûrement réfléchi et travaillé. Il ne faut pas que ça corresponde seulement à la pulsion d’un mec vénère. Tu ne l’écouteras pas, au final.

Il y a aussi un côté pédagogique, d’aide à la compréhension. Parce que c’est une langue qui ne nous est pas familière, avec plein de mots étranges, donc lire le texte en même temps permet de mieux saisir le sens…
V : Oui, il y a de ça aussi, et puis tu as le lexique dans le bouquin pour ceux que tu ne comprends vraiment pas.

Tu dis en intro : “Une poésie qui apostrophe parce qu’elle a ruminé chaque virgule”. Ça pourrait très bien s’appliquer à toi. Tu peux dire ce que tu veux, et même des trucs horribles, des fois. Mais comme chaque syllabe, virgule, rime, respiration a l’air à sa place et pensée, on ne peut rien venir te dire…
V : Il n’y a que ça qui peut sauver le propos. Tu peux tout te permettre, tu peux tout dire, si tout est mûrement réfléchi et travaillé. Il ne faut pas que ça corresponde seulement à la pulsion d’un mec vénère. Tu ne l’écouteras pas au final. C’est comme dans une rencontre : si tu veux vraiment faire passer un message violent à quelqu’un, tout va dépendre de la façon dont tu t’adresses à lui. Si tu emboîtes les bons mots au bon moment et que tu donnes la sensation que c’est pensé, et non vomi, ça passe. Tu peux dire les trucs les plus hardcore du monde.

Si on écoute tous tes disques, on a une bonne idée de qui tu es. Tu as dit des trucs profondément intimes, mais sans que ça semble complaisant. Tu dirais que c’est dans le style que tu places ta pudeur ?
V : Un peu, oui. Avec les doubles-sens, notamment. Il y a un côté devinette. Certains ne captent rien, et ce n’est pas grave. Les concernés lisent entre les lignes, je pense. Le frontal, je n’y crois pas trop. Je préfère que tu aies un bout de taf à faire de ton côté, un peu de réflexion, que tu ne sois pas complètement passif. C’est aussi ce que j’aime en tant qu’auditeur ou spectateur.

Le fait que tu aies repris les mots de quelqu’un d’autre, est-ce que ça t’a poussé à taffer l’interprétation, les mélodies, les phrasés, du fait de ne plus pouvoir t’appuyer sur tes mots ? Tu es moins dans l’aigu, cela sonne moins forcé que par le passé…
V : Je mue [rires] !  Sérieusement, je ne sais pas. C’est plutôt le cours des choses. Quand je réécoute certains morceaux de 2010, je trouve ça criard, désagréable… Petit à petit, tu affines ton interprétation. Mais même là, je me sens encore loin de comment j’aurais voulu interpréter les morceaux. Je trouve ça encore trop droit, mono-intentionnel, il n’y a pas encore tout le relief qu’il pourrait y avoir…

Petit souvenir, pour revenir à cette histoire de ne pas être à sa place : je t’ai découvert en 2011 à La Bellevilloise en première partie du concert d’Heavy Metal Kings. La salle était pleine de mecs en bermudas en jean avec des gros mollets tatoués et de meufs sur-maquillées, venus pour s’ambiancer. Et tu as débuté par “Sale Défaite” : “J’ai pas la tête à faire la fête, plutôt à passer par la fenêtre”, seul en scène ! Je me suis dit : “C’est qui ce fou ?!” En plus, tu t’es fait jeter par DJ Eclipse qui est monté sur scène pour couper l’instru alors que tu voulais taper un freestyle sur “Black Helicopters”… Alors tu l’as fait a capella… Tu faisais à la fois anomalie, et à la fois “je m’en tape”. Ça te résumait bien. Une couille dans le potage, quoi [rires].
V : On en revient à l’humain, ça te montre bien qui est le mec. Moi, je voyais juste ça comme un clin d’œil, j’étais fou de cette instru. C’est lui qui a eu l’air con, en vrai. En plus, c’était La Bellevilloise, pas Bercy, non plus. Après c’est vrai que c’est compliqué, notre tendance à casser l’ambiance. C’est clair que dans les concerts, les gens viennent pour s’ambiancer, et toi tu es très loin de ça… Et comme les projets qu’on sort restent plutôt confidentiels, la question du remplissage de salle se pose… La plupart du temps, on ne sait pas avec qui nous mettre… La dernière fois, on m’a demandé si ce serait plutôt des salles assises ou debout pour nous… Et même avant ce projet-là, ça passe assis, hein [rires] !

Tu le disais ça, de manière ironiquement prémonitoire, dans “Saupoudré De Vengeance” : “Et on nous demande d’observer un calme olympien pour étudier des textes de mecs sous absinthe”. Tu risques de te retrouver dans ce truc scolaire que tu haïssais, à réciter de la poésie devant des gens assis…
V : Mais ce n’est pas de la récitation ! Même quand on a joué devant un public assis – c’est arrivé quelques fois –, on aurait dit qu’il y avait des ressorts sous les sièges par moments. La dernière fois, des gars se sont levés, ça a foutu la merde, ça cachait la vue des gens [rires]. Je ne garantis rien, les gens font ce qu’ils veulent ! La volonté, c’est que ça reste pe-ra dans la forme, je ne veux pas d’une écoute solennelle, religieuse. Qu’on se fasse chier, en gros.

Rictus disait ses textes dans des cabarets. “Les Soliloques” étaient faits pour être déclamés, pas lus. La version écrite n’est qu’une retranscription. Un peu comme le rap, finalement. On met les textes dans le livret pour la compréhension, mais ce n’est pas fait pour être lu à voix basse, certains textes ont même l’air balourd quand on les lit à blanc. Mais c’est donc logique que tu puisses reprendre ses textes, t’en emparer… Ils étaient faits pour ça, non ?
V : C’est vrai. Rictus aurait voulu vivre de son écriture. Il ne se destinait pas à être sur le devant, ça lui cassait les couilles de monter sur scène ! Il l’a fait par nécessité. Parce que s’il n’allait pas réciter ses trucs, il crevait la dalle. On l’a déjà retrouvé dans la rue, mourant. “L’Hiver”, il l’a publié, il a fait une plaquette en auto-édition, avant le recueil, pour la scène. Il était en mode pe-ra : tu te fais une auto-prod, une démo pour te faire connaître ! Et il la vendait.

Il faisait de la poésie orale, qu’il revendiquait comme celle des faubourgs. Mais “poésie orale des faubourgs”, c’est exactement la définition du rap ! Comme “Soliloques Du Pauvre” aussi, d’une certaine manière : du “moi je” qui représente !
V : Oui ! C’est du pe-ra avant l’heure. Donc le fait de l’adapter, ça a été très compliqué, bien-sûr, mais aussi très simple, clair, logique ! Très compliqué, parce que j’ai pris en considération l’homme lui-même, en plus de son œuvre. Et quand tu te penches sur lui, tu réalises le chantier, parce qu’il tenait vraiment à ses textes. Pendant des décennies, il a retouché ses textes. Il les a modifiés, actualisés. Et je pense qu’il m’en veut un peu. De la forme. J’ai légèrement saccagé son travail…

Tu dis dans ta préface : “je fais une entorse à l’entorse”.
V : Oui, il y a double entorse. Lui a fait une entorse à la règle, à ce qu’était censée être la poésie. Il a complètement tordu le truc. Et moi, j’ai retordu ce qu’il avait tordu. J’aurais bien tout conservé tel quel, mais j’ai été obligé de charcuter.

Je l’avais compris autrement, “l’entorse à l’entorse”. Pour moi, la plus grosse entorse que tu fais, c’est de rapper des textes qui ne sont pas de toi. C’est interdit dans le rap, ça ! Quand on repère qu’un mec a été ghostwrité, ça nique toute sa crédibilité !
V : C’est clair ! Donc autant aller jusqu’au bout. Et puis honnêtement, ce qui se fait, ce qui se fait pas… Il y a tellement de trucs qui se font encore moins dans le rap, et qui se font aujourd’hui : il y a des gens qui rappent, on se demande comment ils ont eu le droit !… Il y a plein de gens qui rappent qui n’auraient pas pu, il y a même 10 ou 15 ans. J’aime bien ça dans le rap, à la base, qu’il faille avoir le droit. Il faut un permis de rapper !

Ça renvoie à ma question, justement : la légitimité de rapper.
V : Oui, je cumule les “mauvaises” étiquettes, normalement… Rappeur de province, blanc, en milieu rurbain [Néologisme, mélange de “rural” et “urbain” – NDLR]… Qui “écrit”, parce que comme tu le disais, les gens soulignent plus souvent ça que mon flow… Et là, “il se met à faire de la poésie” ! Un puriste du pe-ra va se dire que je suis parti en couille. Mais tout est permis maintenant, en vérité… Ce qui m’écœure le plus, ce sont ceux qui ont attendu que les casquettes Lacoste ne s’arrachent plus pour se mettre à en porter, et qui arrivent à être des représentants du rap dans certaines sphères. Notamment chez les programmateurs qui arrivent à se créer des alibis rap en faisant jouer des mecs comme ça… Et j’en veux encore plus aux mecs qui les ont validés, souvent des anciens… L’illégitime qui veut du crédit, il essaye de trouver un aval, donc il va porter des T-shirts des années 1990 pour faire plaisir aux papas du rap… Et là où ça devient horrible, c’est quand les mêmes anciens se mettent ensuite à faire appel à ces mecs-là pour rafraîchir leur image quand ils commencent à buzzer… Ça se mord la queue dans le n’importe quoi ! Donc je les attends, les pseudo-puristes. Il va leur falloir des arguments, par contre. Parce que je peux défendre chaque point, chaque passage. Pourquoi j’ai enlevé ci, pourquoi j’ai changé ça. Je me suis armé, à la fois contre les puristes du rap et contre les puristes de la poésie. Je les attends tous.

D’un autre côté, c’est comme si, pour aller contre cet interdit de rapper les textes de quelqu’un d’autre, tu avais choisi dans Rictus tout ce que tu aurais pu écrire toi-même. On a l’impression que chaque mot, tu l’assumes.
V : Oui ! J’ai enlevé tout ce qui me correspondait moins ! Comme la religion, par exemple, parce qu’on n’a pas du tout le même rapport à ça. C’est ce que dit Benoît dans la préface : tu ne peux rapper que ce que tu peux signer, saigner. Pour moi, c’est la phrase qui résume tout. Pour le morceau “Prière”, j’ai retiré tous les “Seigneur”, les “Jésus”… Du coup, ça devient une autre prière, parce que le “si vous existez” devient : “si vous existez, vous, là, les gens” ! Je suis tranquille dans mes pompes, parce que je ne rappe pas des trucs que je ne peux pas tenir en dehors.

Pour autant, qu’on entende des sons venant de toi qui s’appellent “Espoir” ou “Prière”… Ça surprend, quand même ! Dans ta préface, tu parles même de “Justice” !
V : Oui, je comprends, mais c’était déjà là en filigrane, en fait. Tout ce que je raconte dans mes textes, ce sont des trucs de déception. Parce que tu n’es pas né dégoutté ! La déception n’est qu’un résultat ! Et l’espoir, il faut s’accrocher, pour le maintenir… Rictus dit à un moment que le blasphème est une “forme outrée” de prière… Blasphémer est donc une façon de prier, en fait, outrée. Ou déçue. Même si on n’a plus beaucoup de sensations, il nous reste encore des sentiments… La question, c’est : est-ce qu’on arrive à orchestrer notre vie pour les exprimer ou les ressentir ? Des fois la faute nous revient, aussi. Mais ça fait partie des messages que j’ai reçus, effectivement : “Putain, espoir venant de toi ?!”. Mais j’ai envie de répondre : “Putain, mais mec, normalement tu devrais capter !” Même mener un projet c’est une forme d’espoir… Quelqu’un qui te dit : “la vie c’est mort”, mais qui le met dans un projet qui sort, c’est qu’elle n’est pas si morte que ça, non ? Rictus, il est résigné. C’est ça que j’ai kiffé. On est pareils. Mais la résignation, c’est un résultat. Pas forcément une fin. Honnêtement, s’il n’y avait vraiment plus du tout d’espoir, autant se jeter à la Seine, comme il dit.

Le nom lui-même, “Rictus”, t’irait très bien… C’est la merde mais on en rigole.
V : Bah oui, un peu d’ironie, merde ! Il vaut mieux des fois en rire, non ? Peut-être pas jusqu’à en rire, mais il vaut mieux surplomber parfois. Par exemple, le mec qu’on a croisé tout à l’heure avec un T-shirt “Macron président” [la discussion avait lieu en pleine campagne électorale – NDLR], pour moi, il est triste… Il ne se l’avoue pas encore. Et il a une forme d’espoir, lui aussi. Une forme totalement ridicule, mais il en a une.

Qui nous désespère, pour le coup… [rires]
V : C’est sûr que tu n’as pas envie d’aller prendre un verre avec lui ou de rentrer dans sa vie perso ! Rictus a fait le deuil de la politique, de la pseudo-fraternité, il ne croit plus à tous ces trucs. Mais c’est pareil, s’il le raconte, c’est bien qu’il croit encore un peu à quelque chose.

Cette ressemblance est troublante entre toi et lui, quand même. Même la sonorité de vos noms… C’est comme un miroir déformant… Et en plus, comme on te le disait juste avant, si tu ne t’appelais pas déjà Vîrus, ça t’irait très bien, “Rictus”… Ce que tu te colles sur la gueule pour faire comme si tu étais comme tout le monde. C’est là depuis toujours dans ton écriture…
V : C’est clair, c’est un blase qui défonce ! Quand j’ai fini par lire les œuvres complètes en 2015, j’étais choqué des ressemblances. Parce qu’il a des jeux de mots qui sont très proches des miens, des déformations. Il écrit “Phisolofies”, quand moi je mets “Folizopher”, ou bien : “les flingots à persécussion” au lieu de flingues à percussion… Ou bien “le crottoir”, pour dire “trottoir”. Ça tue ! Il y avait une évidence à le reprendre. Et puis en me penchant sur le gars, sur ses processus d’écriture… On n’a pas la même vie, bien-sûr, mais ça correspond à ma façon de voir les choses. Je ne veux pas m’entourer de gens qui ont la même vie que moi mais, par contre, je pense qu’il y a des sensibilités qui sont les mêmes en fonction de ce que chacun a vécu et de comment il l’a vécu. Quelqu’un qui perd son chat et qui est effondré, j’ai du mal… Même si je peux le comprendre, parce que ce chat a peut-être été surinvesti ou a représenté quelque chose de palliatif… Je peux comprendre le vide que le chat est venu combler…

… mais le problème, c’est ce vide.
V : Oui, ou plutôt comment tu gères ton vide. Et je crois qu’on regarde ça avec le même œil, même si on est loin l’un de l’autre. De toute façon, si tu n’as pas la validation du gars, une validation céleste, ça ne marche pas. Il n’y a pas de hasard.

C’est quoi si ce n’est pas du hasard ? Tu es bien tombé sur lui sans raison, non ?
V : Ça, c’est tout le distinguo entre hasard et destin… Quand tu regardes les rencontres, beaucoup ne sont pas prévues au départ, tu crois que c’est totalement fortuit, accidentel, mais quand tu vois ce que les gens arrivent à construire derrière…, tu te dis que ce n’était pas un hasard qu’ils se croisent. C’est plus tard que tu te le dis vraiment.

Tu as donc l’impression d’avoir reconnu un semblable ? Même si un siècle vous sépare et que le mec est mort…
V : On est vénères pour les mêmes choses… Il a un problème avec ses contemporains, j’en ai un aussi avec une grande partie d’entre eux. Il a une résignation quasi globale. Mais à un moment, il le dit : “Encore pire que les malheureux, parce que plus sensible et nerveux.” Ça me parle beaucoup, ça. J’ai l’impression que je suis encore un peu sensible et un peu nerveux.

C’est vrai que vous partagez cette résignation globale, façon “le soulèvement n’aura pas lieu” [dans “Champion’s League” – NDLR], mais aussi un refus individuel de participer à la mascarade, à ce grand jeu truqué.
V : Bah ouais ! Il avait lui aussi envie de tout retourner. Et puis il y a son époque qui joue un rôle aussi ! Il a été très proche des courants anarchistes. Et à l’époque, c’était un truc de ouf… Tu as déjà entendu parler de Ravachol ? Le mec, un jour, pose une bombe sur une terrasse… Il s’en prend donc à des “innocents”. Ravachol c’est le Daech d’aujourd’hui, dans le scandale. Sauf que Rictus a, un temps, été pigiste. Et à ce moment-là, il a publié un article qui s’appelle “Il n’y a pas d’innocents”, il faut le lire, c’est quelque chose ! Tu ne pourrais plus faire ça aujourd’hui…

Dans ce que tu fais, il y a depuis longtemps cette tension entre implosion et explosion : se jeter dans la Seine ou tirer dans le tas ? Rictus développe ça beaucoup lui-aussi : se suicider ou éclabousser ?
V : [rires] Bah, tu peux faire les deux, aussi… En terrasse, même ! Mais tu as déjà des gens qui ont testé ce suicide social, symbolique, en s’immolant devant le Pôle Emploi, par exemple… Emporter du monde avec soi, oui, mais qui ? Il y a des rapports de force depuis toujours, toujours les mêmes : les écrasés, et les écraseurs. Comment tu te positionnes là-dedans ? Tu t’associes à des groupes ? Tu t’affilies à des combattants ? Ou tu es un solitaire et tu regardes ça par ce prisme ? Rictus, lui, c’est un solitaire.

Toi-même, tu te disais “artiste dégagé comme à l’entrée des dancings” [Dans “Sale défaite” – NDLR] … Mais tu as signé “l’Appel des artistes contre l’impunité des violences policières”. Étonnant de ta part, non ?
V : D’habitude on ne me demande pas ce genre de trucs, on ne vient pas vers moi pour ça. Mais soit tu considères que tu as posé un truc à un moment, que tu dois t’y tenir et que tu ne participeras jamais à rien, soit tu considères que tu n’es pas enfermé toi-même dans ce que tu as dit un jour ! Je ne vais pas me prendre la tête pour un truc que j’ai dit dans un son. Sur un autre sujet, j’aurais sans doute esquivé, j’aurais fait le mort. Honnêtement, je ne sais pas à quoi ça a servi… Il y en a qui ont refusé ? Ça ne m’a rien coûté à moi, et ça m’a juste rappelé notre réalité avec les keufs depuis toujours. C’est peut-être l’occasion de redire que cette logique est là tout le temps. C’est une pétition que tu peux faire n’importe quand, même quand il n’y a pas d’événement particulier. Il ne faut pas attendre l’accident pour faire un rond point ! Tout simplement, ça m’a rappelé des souvenirs et je ne me sens pas toujours pas préservé. C’est peut-être même des souvenirs du futur. Le danger est là. Un keuf dans une ruelle, ça fait peur, bien plus qu’un mec bourré. De toute façon, on est tous d’accord, ce sont vraiment des fils de pute, non ? N’importe qui le pense, même celui qui prend un simple PV. Ce n’est pas normal d’avoir peur de gens qui sont censés “protéger et servir”. Donc c’est naturel. J’ai eu pas mal affaire avec les keufs, la gendarmerie, et tout ce qui est en uniforme…. Les surveillants pénitentiaires, etc. Ce qui pourrait m’intéresser, c’est de faire un petit focus sur les exceptions. Fabrice, du CJD de Rouen, par exemple, c’est un maton qui bouleverse toute l’idée qu’on s’en fait. Il bouleverse le terme “maton” comme Rictus bouleverse celui de “poésie”… Il y a des keufs, aussi, très rares, qui sont dégoûtés du taf de leurs collègues. Il faut souligner les divergents.

Souvent ils jouent l’inverse : ils font comme si les flics violents et les matons sadiques étaient les exceptions… Alors que c’est ce que réclame la fonction, en réalité. À propos de prison, beaucoup de rappeurs en ont parlé, mais pour le “pedigree”. Toi tu en as déjà parlé, mais de manière très simple, et en pointant un enfermement qui ne se limite pas à la porte de la cellule. Rictus, pareil : “Impressions De Promenade” transpire le placard, avec ce joli double sens de “promenade”…
V : À l’époque, tu pouvais aller en prison pour vagabondage. Donc il faisait gaffe tout le temps de ne pas croiser les keufs. Et dès le début du recueil, il dit : “qu’on me tue ou que j’aille en prison”. Elle est omniprésente, elle pèse sur lui, oui. Il flippe du bagne…

Tu en parles toi-aussi, mais plus pour dire que même dehors elle reste, qu’on y est encore. Comme dans “Bonne Nouvelle” ou “53122” : cette impression de ne jamais en être vraiment sorti, le fait que certains y sont destinés, le fait qu’on te voit toujours comme un ex-taulard si tu y as fait un séjour…
V : C’est une façon de ramener ça dans une certaine “normalité”. Quand tu vois pourquoi tu peux y aller, la prison n’a jamais été aussi risquée, pour tout le monde… C’est une façon de dire que c’est loin d’être exceptionnel. Je trouve ça bizarre, un mec qui dit : “j’ai fait de la taule, ça fait de moi quelqu’un de rare”. D’une, ça l’est de moins en moins ; de deux, il y a différentes façons de la vivre, différentes raisons d’y aller, différentes durées, différentes taules, différents régimes d’incarcération… Ce n’est pas monolithique, tu ne peux pas dire : “la prison”.

Tu dis aussi que tu y es toujours un peu, que dans le fond, être en prison ou dehors…. Des fois, même, tu te sens plus libre dedans que dehors…
V : Certains y arrivent, oui… Déjà c’est un endroit où on n’attend rien de toi socialement. Tu ne dois pas te lever le matin pour aller cracher des CV. Tu fais un signe de vie et tu re-dors, on ne va pas te saouler. Il y en a que ça peut soulager, en vrai, quand ils n’en peuvent plus de toutes ces conneries qu’on exige de nous dehors.

Il y a aussi ceux qui y ont passé trop de temps et qui ne supportent plus la vie du dehors, ils ne savent plus comment ça marche. Tu le suggères, un peu : “je me surprends à manger avant 19 heures”…
V : Il y a des trucs de là-bas qui se répercutent dans le quotidien. Ou des trucs du quotidien qui ressemble salement à là-bas. Quand tu es dans une période de laisser-aller, dans un manque de vie, de repères, il y a des fois où tu ne vas te laver que deux ou trois fois dans la semaine… Ça arrive à beaucoup de gens, mais c’est une des caractéristiques de la taule de ne pas se laver tous les jours… Bouffer aussi tôt, aussi, c’est un truc de là-bas. Dans des phases de ton quotidien, tu peux finir par te dire : “merde, c’est pareil !!” Je vois des gens qui ne le savent pas parce qu’ils n’y sont pas allés, mais qui sont en taule à 1000 % ! [rires jaunes]. Sérieusement. L’oubli, aussi, la solitude ! J’étais gêné, parfois, quand je recevais des lettres. Il y a des mecs qui n’en reçoivent jamais, qui n’ont jamais de parloir ! L’abstinence sexuelle, aussi, c’est une des grandes caractéristiques de la prison… Et tout ça, tu le croises aussi dehors.

De la même manière que tu as regardé la prison frontalement, tu es un des rares rappeurs qui a regardé en face la misère sexuelle. La chienneté, les putes, la masturbation… Tu rejoins Rictus, là-dessus : il y a un marché sexuel, et il n’y a pas que des gagnants dans l’histoire…
V : Le cul, je ne sais pas quel rôle ça joue exactement dans la santé mentale… Dans les deux extrêmes, d’ailleurs. Je connais des gars, s’ils ne niquent pas pendant deux semaines, ils ne sont pas bien ; et j’en connais d’autres qui battent des records incroyables d’abstinence ! Moi j’ai connu un peu tout ça. Je me situe au carrefour de ce bordel [rires]. C’est presque devenu un critère de réussite sociale ! Dans certaines ambiances entre gars, ça donne direct : “Alors, ça fait combien de temps que t’as pas niqué ?” Ils te mettent mal ! Des fois tu mens, même ! Moi, j’ai déjà divisé par trois ! Après, sérieusement, rien n’est figé, il faut toujours considérer les choses comme des cycles. C’est ce que j’aime bien dans ces projets, ce sont des états à des moments, ce n’est pas pour rien qu’ils portent des dates.

Dans le clip de “L’Ère Adulte”, et dans le morceau, c’est comme si tu balayais le spectre de la misère affective. Tu es seul à une table, comme si tu te tenais en dehors de ce jeu, en dehors du marché. Tu es de ceux qui ne se racontent pas qu’être avec quelqu’un, c’est avoir réussi sa life…
V : Oui, le côté couple, “devenir normal”… C’est un problème pour moi. Tu as des gens qui vont te demander : “Alors, le boulot ?” ; “Alors, t’as un petite copine ?” Comme pour savoir de quoi on peut te parler ensuite, en fonction des réponses… C’est comme des cases à cocher !

C’est contenu dans l’expression “se caser”, d’ailleurs… Ou “cellule familiale”.
V : “Il s’est casé” ! Ça veut dire qu’il est mort en fait, ou en prison ! C’est le regard sur tout ça qui me parait fou. Sérieusement. Et puis ça garantit que dalle, surtout maintenant. Avant, dans une classe de primaire, l’exception, c’était le gosse de divorcé. Maintenant, c’est celui qui a ses darons encore ensemble : “Eh, t’es cheulou, toi, t’as encore les deux ?!”

Tu dis dans un morceau : “j’ai l’air heureux mais j’ai pas les paroles” [“Zavatta Rigole Plus” in Le Choix Dans La Date – NDLR]. Tu pourrais aussi dire : “j’ai l’ère adulte mais pas les paroles”… Tu cultives ce truc de sale gosse. Tu sembles dire en permanence : “Tous ces trucs que je suis censé faire, je vais les refuser. Je vais continuer à m’amuser. À empiler des mots comme des Lego parce que ça, ça me fait marrer.”
V : On a besoin de rester des sales gosses. Enfin, j’en ai besoin ! C’est une mentalité. Il y a des gens, même à 70 piges, qui arrivent à conserver cette identité. Ce n’est pas normal que ce ne soit plus pareil quand un pote se colle avec une meuf ou se trouve un taf. C’est qu’il y a erreur de casting. Tu devrais patienter jusqu’à pouvoir fusionner avec des personnes qui te permettent de rester qui tu es. Qui t’acceptent comme tu es branlé. Tous ces trucs de couple, de taf ne garantissent rien. Tu as des gens seuls qui peuvent être épanouis… Enfin, c’est dur, quand même ! Mais tu as surtout des gens qui ne sont pas seuls et qui ne sont pas du tout épanouis. Et ça… C’est terrible. Tu perds en crédibilité sur tous les autres sujets, pour moi. En général, j’essaye d’écouter les gens qui ont l’air d’aller bien. Quel que soit leur âge. Je les écoute vraiment, parce que je peux me dire qu’ils ont capté quelque chose, et apprendre de comment ils agissent pour l’adapter à mon propre délire.

Il y a un genre de malentendu avec la musique que tu fais. Ça peut passer pour de la musique glauque alors que quand on t’écoute vraiment, on tape une barre toutes les deux phrases. Tu as un côté clown, qui fait rire pour camoufler son désespoir.
V : Même nous quand on enregistre, on se tape des barres ! Et même en dehors ! Heureusement. Le truc, c’est comment tu gères ton dark. Tu peux t’engouffrer dedans, mais c’est repoussant. L’humour sauve, je te jure. Je ne suis pas là à apprendre des petites blagues pour faire marrer les gens non plus. Voilà ce que je pense profondément : il faut s’en battre les couilles, c’est tout [rires] ! Mais tu ne peux te le permettre que quand tu as une grande rigueur sur tes fondations. Quand tu sais que tu es bien dans ton truc, que tu es dans le vrai, là tu peux te détendre. C’est comme avec une meuf ou un gars : si le casting est bon, tu peux te mettre en mode tranquille, tu sais qu’il n’y aura pas de vice derrière.

Sur la couv’ du projet, c’est “Vîrus x Rictus”, comme si c’était un album commun, en featuring… Tu formes quand même un groupe avec un mort ! Ton groupe précédent, c’était Asocial Club, où chacun est dans sa cage… Ça en dit long sur tes rapports humains…
V : C’est sûr… Ce n’est pas rassurant [rires] !

La conclusion de ton avant-propos dit en gros qu’un mec qui soliloque, c’est quelqu’un qui rêve de rencontrer quelqu’un d’autre avec qui discuter. Tu as déjà dit ailleurs qu’il t’arrivait de soliloquer. De danser tout seul, de te parler, de te dire à toi-même : “je suis ouf, je parle tout seul”, et à l’inverse tu répètes en boucle dans un morceau [“Navarre (Self Madman)” dans Huis-Clos – NDLR] : “je suis normal”… Des vrais délires de soliloqueurs, voire de clochard céleste [rires]… Tu as donc enfin rencontré quelqu’un à qui parler ?
V : C’est ça. Parce que la solitude, c’est épanouissant, mais jusqu’à un certain point seulement. Il y a des choses que tu ne feras jamais si tu n’es pas seul, rien que dans la gamberge. Mais à un moment tu peux avoir fait le tour. Et une fois que tu as fait un tour, le seul truc qu’il te reste, mon gars, c’est que tu deviens gueudin ! Donc il faut réussir à te préserver une part de solitude même quand tu es avec des gens. C’est ça le délire. Et c’est dur. C’est ce qui fait que j’ai du mal avec les autres. Ils ont tendance à trop empiéter sur ma solitude…

tu es forcément dégoûté, quand tu mets “du sang et de la sueur”, de les voir tous applaudir des gogols qui n’ont pas souffert.

Le contraire de “soliloque”, ça pourrait être “dialogue”. Le fait que tu réécrives son texte, que vos mots se mélangent, c’est comme si c’était une manière pour toi de discuter avec lui, de le rendre à nouveau vivant… Au point de n’utiliser que des mots qu’il avait déjà employé.
V : Oui ! Et puis le gars, il a fallu qu’il valide, hein. Des fois je me bloquais, je me disais : “Ah non, ça il ne va pas aimer !” Si ça existe, là, c’est qu’il a dit oui. Il n’y a rien de vicieux. Sinon il y aurait eu des galères, l’impression serait foireuse, le gravage raté… [rires] Là je vois que ça se tient à peu près, donc ça veut dire que c’est passé. On verra les étapes d’après, mais ça me permet de recevoir les regards ou les critiques sereinement. Rictus m’a dit oui [rires] !

C’est surprenant dans le titre, la majuscule à “Pauvre”. Ça en fait une figure-type, un archétype. Et c’est même son intention avouée en première page du recueil, de parler au nom de ceux qui ne parlent pas. Alors qu’il ne l’a été qu’à un moment de sa vie, pas quand il écrit.
V : C’est vrai. Mais moi je suis dans le même cas ! Quand tu écris tes textes, il y a toujours une part d’anachronique. Quand tu es dans une période trop précaire de ta vie, d’un point de vue financier ou sentimental, ou autre, tu es incapable d’écrire. Il n’a pas écrit sous un pont, il est revenu dessus après… Tu ne peux pas le faire en instantané. Et puis quand il parle du pauvre, il ne parle pas que du clochard. L’artiste est très présent dans son délire politique. L’artiste sincère que le monde laisse crever. Je partage un peu ça, mais on ne va pas s’en plaindre ou faire les étonnés, parce que ça répond à des choix : de propos, de couleurs. On sait bien qu’on ne fera pas Bercy. Mais par contre, tu es forcément dégoûté quand tu mets “du sang et de la sueur”, comme il le dit, de les voir tous applaudir des gogols qui n’ont pas souffert.

Interview initialement parue dans iHH #7

Discographie
2017 : Les Soliloques Du Pauvre” (Au Diable Vauvert/Rayon Du Fond)
2015 : “Faire-Part / Huis-Clos” (Rayon Du Fond)
2013 : “Faire-Part” (Rayon Du Fond)
2012 : “Le Choix Dans La Date” (Rayon Du Fond)
2011 : “14 Février” (Rayon Du Fond)
2011 : “31 Décembre” (Rayon Du Fond)
2010 : “15 Août” (Rayon Du Fond)
2007 : “Les Risques Du Sous-Métier” (Rayon Du Fond)
2006 : [avec SCHLAS] “Tellement D’Choses” (Rayon Du Fond)